‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de MoncyChapitre 7 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Xl y avait déjà un mois que nous étions à d'Erlac , et jene voyais qu'avec effroi, qu'avant peu nous retournerions à Bordeaux. Encore , si j'avais pu acquérir la moindre certitude que mes soins ne déplaisaient pas à Méline, j'aurais pu supporter une absence momentanée, et mettre à profit mon séjour à la ville, pour mériter les bontés de monsieur et madame d'E rigny , dont la ferme, que l'on appelait cliâteau , n'était qu'à une demi-lieue de Bordeaux. Mais , partir sans savoir si je ne l'offenserais pas en cherchant à l'obtenir, voilà ce qui me désespérait.

La veille du jour où nous devions retourner auprès de mon père, ma mère me dit : Il me parait, Alfred, que tu ne t'ennuies pas autant ici que

tu l'avais cru? — M'ennuyer Oh î

ma mère, pourrait-on s'ennuyer

partou t oii vous êtes ? — C'est extrêmement aimable, mon ami; mais, lorsque tu me disais en arrivant , que huit minutes te paraissaient déjà trop longues , j'étais avec toi. — C'était le premier abord : les chiens , les perroquets m'avaient étourdi; l'abbé déplu . — Mais , tout cela subsiste encore; les chiens aboient pour peu que l'on remue, les perroquets crient, et l'abbé n'est ni mieux élevé, ni moins maussade: rien pour moi de tout cela n'est changé. Aussi, je me fais un grand plaisir de retourner demain à Bordeaux; à moins que toutefois tu ne

( 64 ) veuille encore rester un mois, comme la marquise m'y engage; alors j'enverrais aujourd'hui Clément en prévenir ton père.

On se doute bien que je fus de cet avis; et me voilà encore pour un mois auprès de Méline , en qui je découvrais à chaque instant de nouvelles qualités; aussi, mon amour croissait sans cesse , et lorsque je croyais ne pouvoir rien aimer aussi tendrement que je l'aimais, je l'aimais encore plus le lendemain que la veille. La marquise , comme je l'ai su , s'en apercevait à merveille , en plaisantait avec ma mère , que cet amour charmait.

Elle ne l'avait jamais connu , ce sentiment vainqueur de tous les autres ; qui ne peut être comparé à aucun ; qui fait le cliarme et le tourment de l'âme, mais dont l'absence laisse

le cœur dans un vide insupportable.

Ma mère, marie'e au gré de ses parens, qui ne l'avaient pas seulement consul le'e , s'e'tait troirs^e'e unie avant quinze ans, à un homme de quarante ans , qui l'aimait e'perduement , mais dont elle ne partageait pas l'ivresse.

Elle remplit ses devoirs avec une extrême exactitude, fut bonne e'pouse, bonne mère, maisne fut point amante.

Cependant, elle se faisait de l'amour la plus douce idée 5 elle regrettait de n'en pas avoir eu pour un mari qu'elle estimait j pour qui elle avait même un sincère attachement, mais ce n'était point de l'amour. Fidèle à ses devoirs , elle avait renoncé à connaître jamais le charme de ce dangereux sentiment. Elle ne put cependant être insensible au plaisir d'en saisir les nuances délicates dans le cœur de son

( 65 ) fils , sans qu'il pût s'en douter , car ce ne fut que bien long-temps après , que j'ai su ce que je rapporte ici : elle savait , car les femmes devinent en amour tout ce que l'on ne leur apprend pas y elle savait , dis-je , que l'amour tire sa force des contrariete's qu'il e'prouve; elle savait aussi que la vivacité de ce sentiment en fait le charme ; elle se promit donc de ne pas paraître s'apercevoir de mon amourpour Méline,et dejetermême dans les conversations que nous avions ensemble,decestraitsqui paraissaient, sans rien dire de positif, éloigner tout espoir de mariage : elle n'y manquait jamais , ce qui me causait beaucoup d'inquie'tude et de chagrin; mais j.e n'osais m'expliquer avec elle. Mon respect pour la meilleure des mères, me faisait craindre de compromettre

(67 ) son autorité; car, si elle m'eût défendu de penser à Méline, je sentais bien que je lui eusse désobéi. J'évitais donc avec soin ces conversations.

Celles que j'avais avec mademoiselle d'Erigny , n'avançaient pas beaucoup mes espérances. Avec sa douce naïveté, elle avait un art infini pour éluder toutes mes questions; ses yeux étaient presque tou joursbaissés . INlais, de quel feu ils embrasaient mon cœur ' quand ils se levaient et que les miens les rencontraient ; alors je risquais quelques mots , ou je peignais mon amour ; mais ou ne répondait rien.

Ma mère, qui en savait beaucoup plus que moi sur les dispositions de madame d'Erlac à mon égard, ne partageait pas mes inquiétudes, et formait des projets délicieux pour mon avenir. El qui sait mieux que moi.

combien elle voulait qu'il fut heureux:

rien n'était au gre de ses souhaits j elle eût voulu me mettre sur la tête la première couronne de l'Europe, si elle n'avait pas e'te persuade'e qu'une couronne est loin de faire le bonheur.

Cependant , excepte ce désir , il n'e'tait aucune jouissance humaine qu'elle n'eût achetée au prix de sa vie pour me la procurer. Bonne , mille fois trop bonne mère ! pourquoi le Ciel n'a-t-il pas exauce' tes vœux , ou pourquoi t'a - 1 - il permis d'en former qui ont attiré sur moi tant de douleurs ?

J'étais bien d'accord avec Eléonore sans le savoir, et je me faisais, ainsi qu'elle , le tableau de ma félicite avec Mélinc. Mais, comment m'assurersi cette dernière voudrait la partager; elle éludait, comme je l'ai dit, tout

(69) ce qui pouvait tendre à me laisser pene'lrer ses senlimens.

Un soir que la marquise, un peu moins tourmente'e de soncatarrhe que le jour OLi nous étions arrive's, avait risque' de descendre dans le parc , en donnant le bras à l'abbé et s'appuyant sur celui de ma mère : Méline marchait quelques pas en avant, suivie des deux chiens de sa tante, un de ses perroquets sur l'épaule; je m'étais chargé de l'autre, car la marquise ne quittait jamais son appartement sans que ces quatre animaux ne l'accompagnassent. On sait que l'oiseau parleur, malgré son bec crochu et ses inclinations tant soit peu carnassières, a malgré cela des rapports avec la tourterellejlaformeet le nombre de ses œufs, mais surtout ses constans amours, lui ont valu l'honneur d'être de la famille

( 7o) de l'oiseau de Vénus : ce fut donc pour moi un prétexte. Les deux perroquets s^ aimaient d^ amour tendre» Us sont heureux , dis-je à Méiine j ils s'aiment j ils ont traversé les mers, et n'ont point été séparés : voyez comme ils s'appellent. Effectivement, les deux oiseaux semblaient employer le don de la parole, moins comme imitation que comme un moyen plus sûr de se communiquer leurs désirs; ils se donnaient chacun le nom que leur maitresse leur avait appris, et allongeant le cou, et levant Jeurs pâtes , on eût dit qu'ils étaient prêts à se la serrer affectueusement comme de tendres époux. Voyez, voyez, lui disaisje, ils voudraient être près l'un de l'autre, comme on les voit toujours sur leur bâton. Ah ! ils ont raison , on n'est bien qu'auprès de ce que l'on aime.

(7' ) Mais, pour que ce senliment soit heureux , ajoulai-je , il faut qu'il soit partagé. Ces oiseaux sont certains d'un sentiment re'ciproque ; mais que ne doit pas souffrir un cœur passionné, quand il ne sait pas même si son sentiment n'offense point l'objet qu'il adore : imaginez-vous, mademoiselle, quel doit être son tourment. — Je n'imagine rien, n'ayant jamais eu la plus légère idée d'un sentiment qui, selon M . l'abbé Lebrun, offense Dieu , . et que d'ailleurs je ne dois pas me permettre, puisque, bien sûrement, je ne me marierai jamais. — Quelle idée, mademoiselle, et qui peut vous la donner ? — Ma pauvreté y celle de mes parens; qui me voit ici, près de ma tante , environnée de ce qui annonce de la fortune , me croit destinée à en avoir; mais c'est à Blari qu'il faut aller pour connaître vraiment

(72 ) notre posillon. Figurez-vous, mon- «ieur, un vieux corps de ferme dont presque tous les bâtimens sont couverts en chaume , et dont la plupart des murs sont , ou moitié renverse's ou étaje's, et ces bâtimens contiennent toute notre fortune, qui consiste en une basse-cour assez nombreuse, que les soins constans de ma mère et de mes sœurs font prospérer; mais aussi, quelle vie , que de peines ! Mon père et mes frères cultivent un grand verger , dont la vente des fruits est indispensable pour notre existence.

Ma tante avait promis à ma mère de lui donner cinquante louis, pour subvenir à des dépenses indispensables ; mais elle parait avoir changé d'idée.

Je formai aussitôt un projet, que j'exécutai plus tard. Mclinc continuait à me faire un ti isle détail de l'intérieur de sa famille , et il ne faut pas ima-

( 75) giner que ce fut indiscrétion , inconséquence de sa part. Mais, comme elle avait cru apercevoir que je l'aimais , elle avait pensé que la délicatesse l'obligeait de me faire un tableau fidèle de la pauvreté de sa famille , afin qu'il m'ôlât tout désir de m'unir à elle j ou au moins , si je persistais dans ce dessein , être bien assuré que ce ne serait que par une volonté ferme, que l'amour seul pouvait donner. Je pénétrai son intention , et j'en conçuslaplusdouce espérance. — Or, mademoiselle, lui dis-je quand elle eut fini de parler , que tout ce que vous dites me donne de respect pour vos parens. Qu'y a-t-il de plus touchant qu'une grande famille de gens bien nés , qui ne se laissent point abattre par le malheur, subjuguer par les préjugés, et qui surmonltnl la mau- Tome I. 4

( 74) vaise fortune par le travail et l'économie. Heureux l'homme qui prendra une femme parmi les filles de cette famille ! il n'aura point à craindre avec elle les revers de fortune ; elle sera toujours en état de les braver, sans manquer à l'honneur et même à la délicatesse. Méline fut enchantée de m'entendre expliquer ainsi sur ses parens ; elle ne réfléchit pas qu'un amant ne pouvait parler autrement , et ma bonne foi eut à ses jeux tout le mérite qu'elle devait avoir. La pro» menade de la marquise ne se prolongea pas davantage 5 mais nous nous étions entendus , et je brûlais -d'impatience de faire part à ma mère du projet que j'avais conçu , et que j'ai déjà indiqué; je n'étais donc pas fâché de rentrer, pour pouvoir en jii-lri'.ire madame de Moiicj,

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