‹ Mélodies poétiquesChapitre 4 sur 122 · L APPARITION AU BAL · texte numérisé non relu

L APPARITION AU BAL

Un jour, j'étais au bal; les belles jeunes filles Parlaient mode nouvelle, ou dansaient en quadrilles, Et dans un angle obscur du salon trop étroit, Pendant que, seul de tous, j'écoutais d'un air froid Les airs napolitains, les vives barcarolles, Les valses emportant d'amoureuses^paroles, Elle parut, laissant le châle au corridor.

Avec ses blonds cheveux noués au peigne d'or, Son cou blanc et si pur, son visage de fée.

Et sa robe de bal sous le sein agrafée, Riante et gracieuse ; ainsi d'un pas léger Les femmes de Paris marchent sous l'oranger, Quand, jetant ses couleurs aux pelouses fleuries. Le tiède mois de mai pare les Tuileries.

Bientôt on Tenloura : les agiles danseurs Lui prodiguaient en rond d'enivrantes douceurs; Tous voulaient l'entraîner à la salle bruyante Où bondit sous l'archet la valse tournoyante, Et la vierge riait ; c'était le premier soir Qu'aux banquettes d'un bal elle venait s'asseoir.

Moi, danseur invalide et prophète morose,

Je me disais le sort de cette jeune rose.

Poui#engager au bal par des mots obligeants,

PréiSpite«-vous tous, folâtres jeunes gens !

Un jour, quelque époux grave, ennemi du mystère,

Tout radieux d'orgueil au sortir du notaire,

Âpres festins de noce et galants madrigaux.

Couvrira ce front pur de baisers conjugaux î

Le lendemain, honteux des nocturnes délices,

Il parlera de banque et de bruits de coulisses,

Et maudira son joug en suppliant le ciel

De trancher la moitié de sa lune de miel.

Quelle erreur! il fallait à la vierge inquiète

Un compagnon d'élite, une âme de poëte.

Un homme qui comprit tout ce qu'un jeune cœur

Peut receler d'amour sous un rire moqueur !

Qui lui dirait : Oh ! viens loin d'un monde peu sage :

Le feu de ces cristaux ternit ton frais visage ;

Quitte le bal poudreux et ce brillant essaim

Dont le souffle a flétri le bouquet de ton sein ;

Viens aux pins odorants de la verte colline,

En robe sans festons de blanche mousseline,

Ni toque de velours, ni peigne, ni lurban,

Ni salin hérissé d'un fantasque ruban ;

Mais une fraiche rose en cheminant cueillie,

Et fixée au chapeau de paille dltalie,

Un cothurne inventé pour ton pied enfantin,

Dans tes doigts ton mouchoir tout parfumé de thym.

Et puis, tous deux assis, quel bonheur de lui dire

De ces mots qu'on invente et qu'on na peut écrire.

Ces mots mystérieux qui font trembler la voix,

Prononcés, dans les pins, pour la première fois !

Et dans ce corps divin plonger toute son âme,

Respirer ardemment son doux parfum de femme,

Effleurer de la main ses longs cheveux dorés,

Environner d'amour ses genoux adorés !

Alors, dans cet excès de délirante extase.

Si je voyais frémir le blanc fichu de gaze,

Si, répondant aux miens, des pleurs silencieux

Passaient dans son regard comme un nuage aux cieux.

Si, les genoux ployés aux pieds de mon idole.

J'entendais vaguement quelque douce parole,

Ce serait le bonheur ! Le bonheur... Ici-bas,

Notre âme le devine et ne le trouve pas.

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