‹ Mélodies poétiquesChapitre 59 sur 122 · U MELODIES · texte numérisé non relu

U MELODIES

Et dévorer un bœuf qui descend de la cote

D*Apis, dieu ruminant qu*adorait Hérodote,

Lorsque vers Méroé, presqu'île au terrain sec,

Passa, mourant de faim, ce philosophe grec!

Oui, rien n*est respecté ! Le fellah, humble pâtre,

Pollue, avec son pied, tes bains de Gléopâlre,

Ces bains délicieux que ton âme rêvait.

Sous Taîle d*un démon riant à ton chevet !

Pour deux ou trois sequins, comme des odalisques.

Au bazar de Louqsor, on vend des obélisques ;

On vend de graves sphinx, qui, loin du ciel natal.

Vont chercher, en pleurant, un frêle piédestal.

A vingt spéculateurs, qui ne sont pas timides,

On vend, par livraisons, les grandes pyramides,

Tombeaux de Pharaon et de ses successeurs ;

Deux colonnes du ciel, deux gigantesques sœurs,

Qui croyaient toujours vivre et qui vont mourir : l'une

Attendait le soleil, Tautre attendait la lune,

Pour arrêter leur chute au jour du jugement.

Quand Josaphat, d'un cri, fendra le firmament.

L'Anglais n'a pas assez de continents et d'iles, Il lui faut le Nil rouge avec ses crocodiles ; Il lui faut pour ses parcs ces sphinx infortunés Qui déjà, sous Gambyse, avaient perdu leurs nez; Il lui faut l'obélisque, aiguille impérissable, Qui marquait midi plein sur le cadran de sable, Quand le soleil, montant au trône du zénith, Retire l'ombre aiguë à l'angle du gra<nit.

Que lui faut-il encor? Téternel scarabée

Déployant ses couleurs sur la frise tombée.

Les pylônes massifs, les sévères Typhons;

Le divin zodiaque, arraché des plafonds ;

Les langes du caveau, les poussières du crypte,

Où dormit Israël en sortant de l'Egypte;

Le canope, où fumait le lock de némifar.

Que buvait tous les soirs l'ardente Putiphar ;

La verge d'Aaron, par Moïse égarée

Sur l'antique chemin qui mène à Césarée.

11 lui faut tout enûn, depuis le Delta vert,

De raisins, de coton et de dattes couvert.

Jusqu'au désert lointain où la fauve girafe .

Du tombeau de Gambyse a brisé l'épitaphe ;

Jusqu'aux monts de la Lune, où le Nil, jeune enfant,

Ne baigne qu'à demi le pied d'un éléphant 1

Déjà l'ingénieur a posé le grand axe

Du chemin de Siam par l'Oronte et TAraxe ;

L'Egypte ne sera qu'un long chemin sablé

Entre deux horizons de maïs et de blé;

Et l'agile waggon, que la vapeur seconde,

Ira dans quinze jours de Dublin à Golconde.

Les Turcs sont supprimés; le croissant a pâli.

Oui, j'ai vu le, Joseph de Méhémet-Ali,

Ce matin, de ce mois de décembre le seize,

Qui lisait, comme nous, une feuille française !

« La presse, disait-il (la presse en général),

A son insu, messieurs, nous fait beaucoup de mal :

ïm MËLODIËS.

Elle pourrait pourtant nous être bien utile ! On croit que Méhémet au sultan est hostile ; Erreur! nous n^avons point un sentiment si bas. Constitutionnel, Courrier, Siècle^ fiéhats.

Partagent cette erreur et sans le moindre indice ! Gela peut nous porter le plus grand préjudice. Méhémet est puissant, mais il veut vivre en paix Avec le Grand Seigneur comme avec les Anglais. »

Et voilà, sans ôter une seule syllabe,

Un discours tout français tenu par un Arabe,

Avec un accent pur et le geste élégant,

Gomme un habitué du boulevard de Gand ;

Un discours tel enfin qu'ici je vous l'imprime ;

Je crois même, ma foi, qu'il y mettait la rime.

Il faut donc, si déjà les Turcs parlent ainsi,

Oter le cours d'arabe à Garcin de Tassy.

La mode européenne en tous lieux se propage.

progrés ! un brick turc versa son équipage

Sur le quai, l'autre jour. Quinze Turcs de Péra,

Au théâtre, le soir, écoutaient l'opéra,

Et, dans un français pur, adressaient des éloges

Aux dames qui brillaient comme un sérail en loges.

Ils avaient pour voisins six Arabes de Thor.

Ges jeunes Turcs portaient le chapeau de castor,

Le pantalon tendu, le col de crinoline,

Ghemise à larges plis, jabot de mousseline.

Et redingote noire expirant aux genoux.

Mahomet ! ils sont habillés comme nous 1

Adieu donc pour toujours, costume poétique Des hommes de Memphis, d'Abydos, de TAttique ! Manteaux pris aux toisons des soyeuses brebis. Turbans de cachemire, aigrettes de rubis, Caftans aux boutons d'or, étoffes de l'Asie, Où l'aiguille semait ses fleurs de fantaisie. On ne les verra plus â l'an nouveau, je crois, Que dans les cadres d'or d'Eugène Delacroix !

Enfants de Mahomet, du bramine, du mage, L' Anglais bientôt va tous les faire à son image. Le rail de Manchester au sable oriental Fondera, l'an prochain, l'Appia du métal, Et de la croix du sud à la polaire étoile L'insecte d'Albion, tramant sa longue toile, Sentira tressaillir sur la terre et les eaux Cent peuples attachés au fil de ses réseaux, tout voile est déchiré, toute illusion morte ! Le bout de l'univers va s'asseoir à ma porte. Plus de ces beaux pays d*un lointain fabuleux ! Adieu le fleuve Jaune et tous les contes bleys !

Que vas-tu devenir, fabuleuse planète,

Toi qu'un père Kircher vit avec sa lunette,

Petit monde greffé sur Je ilôtre, dit-on,

Et dont le péristyle est au port de Canton?

On la nommait la Chine ; et, pour nos rêveries,

Elle existait au moins sur les tapisseries.

Page 1