DE L'ORIGINE DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS
A Monsieur Loys Brueyre.
Monsieur,
Permettez-moi de vous soumettre quelques observations en réponse à la lettre, si bienveillante pour moi, que vous avez publiée dans le N° 10 de Mélusine.
La question de l'origine des contes populaires européens est une question de fait. Un savant bien connu des lecteurs de cette revue , M. Reinhold Kœhler , l'homme qui peut-être possède en cette matière l'érudition la plus vaste et la plus sûre , insiste sur ce point comme M. Théodore Benfey (2). Il s'agit de prendre successivement chaque type de contes , de le suivre d'âge en âge , de peuple en peuple , et de voir où nous conduira ce voyage de découvertes. Or le travail a été fait pour un grand nombre de ces types, et, cheminant ainsi de proche en proche, souvent par plusieurs routes partant des diverses régions de l'horizon, on est toujours arrivé au même point, à l'Inde, non pas à l'Inde des temps fabuleux, mais à l'Inde historique. « Dès maintenant, disait M. Kœhler, en 1805 (loc. cit. , p. 191 ), on a ramené assez de contes européens à des sources indiennes pour que , relativement aux autres , nous y regardions à deux fois avant de leur attribuer une origine autochthone. » Et, depuis 1865, bien des découvertes ont été faites qui dorment plus de force encore à cette remarque.
M. Kœhler ajoute, s'adressant spécialement à ses compatriotes : « Mais , ce dont il faut avant tout se garder, c'est de chercher et naturellement de trouver dans chaque conte allemand un vieux mythe païen affaibli et défiguré , comme plus d'un mythologue allemand a trop
(•) Dans l'article de M. Brueyre, auquel répond M. Cosquin, se sont glissées deux coquilles d'imprimerie. — P. 237 , au lieu de : « Les Avàdanas.... traduits par Saint-Julien, » lisez : « Les Avàdanas.... traduits par Stanislas Julien. » — P. 238, note au bas de la page, au lieu de : « Eson, Pélos, Pelops, etc., rajeunis par le feu, » lisez : « Eson, Pelias, Pelops, etc. »
(2) 'Wehnarische Beilrœge %ur Lileratur und Kunst (Weimar, 1865), p. 190.
aimé à le faire.... On court risque ainsi, — un homme très-versé dans la mythologie germanique, M. Adalbert Kuhn, en a fait judicieusement l'observation, — de prendre des idées bouddhiques pour les idées de notre antiquité germanique. »
Je l'ai dit dernièrement dans cette revue, Monsieur, et je crois utile de le répéter : A l'époque où les frères Grimm ont imaginé le système « mythique » , qui voit dans les contes populaires européens le dernier produit de la décomposition de mythes jadis communs aux diverses nations aryennes ou indo-européennes , décomposition qui se serait opérée dans chacune de ces nations d'une manière indépendante, le problème ne pouvait encore être posé dans ses termes véritables , faute de documents suffisants. En 1856, — trois ans avant l'apparition du travail de M. Th. Benfey sur le Pantchatantra , — Guillaume Grimm croyait encore (t. III, p. 411 des Kinder-und Hausmœrchen) que les ressemblances existant entre les contes de différents peuples se renfermaient dans les limites de la famille indo-européenne ( peuples d'Europe , Persans, Indiens). Aujourd'hui le problème se présente d'une tout autre façon. Chaque jour, des découvertes nouvelles reculent les frontières arbitrairement tracées par les frères Grimm et l'école « mythique. » Nos contes populaires aryens existent, on le voit aujourd'hui, chez bon nombre de peuples nullement aryens d'origine. Qu'on examine , par exemple, à ce point de vue, la grande collection, si riche en rapprochements, de contes etpoëmes recueillis par M. \V. Radloff chez les tribus tartares de la Sibérie méridionale (4 énormes volumes publiés à Saint-Pétersbourg, de 1866 à 1872). Qu'on étudie également les contes de forme si populaire, identiques pour le fond à nos contes européens, et qui, imprimés, il y a quelques années , dans la langue du pays , chez les Avares , tribu mongole du Caucase , ont été , en 1873, traduits en allemand par M. Schiefner (1 volume, édité encore à Saint-Pétersbourg). En 1865, un missionnaire anglican publiait, parmi les traditions religieuses des Kariaines de Birmanie , peuple sans littérature , plusieurs contes très-proches parents des contes populaires d'Europe. J'ai traduit ou analysé deux de ces contes kariaines , l'un dans le Français du 1er janvier 1875; l'autre dans les remarques de mes contes lorrains , insérés dans la Romania.
Quant aux recueils de contes ou aux contes isolés , faisant partie de la littérature des Arabes, Kalmoucks, Thibétains, Siamois, Cambodgiens, — tous peuples non aryens, — il suffit d'y jeter un coup d'œil pour constater qu'ils renferment les pendants d'une grande partie de nos contes populaires européens. On dira, vous avez dit, Monsieur : Mais ces livres ne sont pas un produit de ces pays eux-mêmes ; ils dérivent directement ou indirectement d'originaux indiens. — ■ C'est là précisément la thèse de M. Benfey et de M. Kœhler. Les contes qui servent d'amusement à presque toutes les nations d'Europe et d'Asie viennent, en dernière analyse, de l'Inde, d'où ils se sont répandus , à des époques parfaitement historiques , par une double voie : voie de traductions ou imitations écrites et voie de transmission orale.
Rien n'indique, du reste, que ces traductions ou plutôt ces imitations de contes indiens n'aient pas , chez les Kalmoucks et les autres peuples bouddhistes, pénétré aussi profondément dans la vie populaire que chez les Arabes les contes des Mille et une Nuits , racontés , comme
on sait, au moins autant que lus. D'ailleurs, vous-même, Monsieur, pour affirmer, et avec raison, l'existence «en Perse » , pays aryen , de contes populaires semblables aux nôtres, vous ne pouvez guère, que je sache, vous appuyer que sur des documents littéraires, sur des ouvrages traduits ou imités eux aussi du sanscrit, tels que le Toûti-Nameh , le Bahar-Danush , etc. Même pour l'Inde, en dehors des contes recueillis dans le Dekkan par miss M. Frère et d'un ou deux contes venant aussi de source orale , c'est uniquement de la littérature qu'on peut s'autoriser pour affirmer, ainsi que vous le faites très-justement, l'existence dans ce pays des contes populaires soi-disant « aryens. »
Je ne dirai qu'un mot des contes ou plutôt des traits, épisodes épars dans la littérature classique , grecque et romaine , et qu'on peut légitimement rapprocher des contes populaires actuels. A ce sujet, je suis tout à fait de l'avis de M. Kœhler : « Si on laisse de côté les essais forcés qu'on a faits de ramener certains de nos contes à la mythologie grecque , on n'en trouve qu'un très-petit nombre. »
Enfin , Monsieur , je ne vois pas quelle « difficulté » les contes venus de l'Inde auraient eu jadis à « se faire adopter dans les masses populaires et rurales. » Il y a, sous ce rapport, une grande différence entre les « superstitions » et les contes. Les premières, on y croit, et pour qu'un peuple en devienne « imprégné » , si elles arrivent du dehors , il faut , vous avez raison , « un long temps , un contact prolongé , une propagande opiniâtre. » Mais les contes, est-il besoin d'y croire pour y prendre plaisir et les retenir ? Si un conte indien, — conte merveilleux ou fabliau, — s'est trouvé du goût d'un marchand, d'un voyageur persan ou arabe , est-il bien étonnant qu'il l'ait gardé dans sa mémoire et rapporté chez lui pour le raconter à son tour? Mais, Monsieur, aujourd'hui encore, c'est de cette manière que les contes se répandent. En voulez-vous un exemple que j'ai cité autrefois? M. Lœnnrot, professeur à l'Université d'Helsingfors, en Finlande, demandait un jour à un Finlandais, près de la frontière de Laponie, où il avait appris tant de contes. Cet homme lui répondit qu'il avait passé plusieurs années au service, tantôt de pêcheurs russes , tantôt de pêcheurs norvégiens , sur le bord de la Mer Glaciale. Quand la tempête empêchait d'aller à la pêche , on passait le temps à se raconter des contes et toute sorte d'histoires. C'est ainsi qu'il avait appris les contes qu'ensuite , revenu au pays , il racontait dans les longues soirées d'hiver et dans les autres moments de loisir (Bull, de l'Ac. de Saint-Pétersbourg, t. 111,1861, p. 503).
Voilà, Monsieur, quelques réflexions que je vous soumets , ainsi qu'aux lecteurs de Mélusine. S'il est établi , — ce que je- crois, — que, selon vos expressions, « les contes populaires se transportent aussi aisément de peuple à peuple que des livres ou des objets matériels, et se répandent tout bonnement par voie d'emprunt » , ce ne sera pas pour cela, ainsi que vous paraissez le craindre, « donner raison à ceux qui traitent de frivolité et d'enfantillage toute recherche de cette nature. » L'étude des contes, — qui ne s'appellera plus, il est vrai, la « mythographie », qui ne prétendra plus chercher dans la Barbe- Bleue ou dans le Chat botté des révélations sur la « mythologie ancienne », sur « l'origine ethnique, l'histoire, la civilisation » des
peuples indo-européens, — l'étude des contes n'en sera pas moins, à mon avis, une « science auxiliaire de l'histoire » , de l'histoire littéraire et aussi de l'histoire générale. Est-il, en effet, rien de plus curieux, sous ce douhle rapport, que de voir toutes les nations d'Asie et d'Europe aller puiser à la même source les récits dont s'amuse l'imagination populaire, et quelle instructive odyssée que celle de ces humbles contes qui, au milieu de tant de guerres et de bouleversements, à travers tant de civilisations profondément différentes, parviennent des bords du Gange à ceux du Rhin ou de la Saulx !
Moi aussi, Monsieur, au début de mes études sur les contes, en voyant s'écrouler tout l'édifice du système mythique, j'ai cru qu'il n'y avait plus rien à faire ; mais bientôt, portant mes regards au-delà de ces nuages évanouis, j'ai découvert devant moi un vaste champ de recherches, rempli des plus vivantes, des plus intéressantes réalités.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.
Emmanuel Cosquin.