SUPERSTITIONS MÉDICALES
DE LA FRANCHE-COMTÉ
R 1er. — ORIGINE ET PERMANENCE DES SUPERSTITIONS.
On a honte des superstitions et l'on s'en cache comme d'une infirmité. Voilà pourquoi, en apparence, les gens superstitieux sont si rares au xixe siècle.
Dans un village , l'un des plus riches et des plus instruits de la Franche-Comté, il vient de se passer à ma connaissance un fait très-probant et très-instructif. On y faisait et on y fait encore tous les ans, comme ailleurs, la bénédiction solennelle des puits, des sources, des ruchers, des prairies et du finage. Aux Rogations, la procession s'arrête à chaque carrefour, auprès de chaque croix; et là, le prêtre, récitant des prières sacramentelles, ramasse quelques pierres du chemin sur lesquelles il fixe de petites croix de cire et les lance à travers le finage , à l'effet de conjurer la grêle. Et c'est à cela qu'on attribue une certaine immunité dont on jouit dans le village contre ce fléau dévastateur. Or, depuis deux ou trois ans , le nouveau curé a cru pouvoir s'abstenir de lancer dans les trésies (*) ces pierres propitiatoires que le paysan nomme par dérision du fumier de curé , quand il en trouve une sous le soc de sa charrue. Et comme il advint que le 9 et le 11 avril dernier, des nuées de grêle sont tombées sur le village, où c'est chose rare, on attribue très-ouvertement ce fait à l'omission des cérémonies accoutumées. Il est question de dénoncer la conduite du curé à l'autorité diocésaine , et en attendant, on se promet de ne plus lui donner la gerbe de la passion. (2).
Gallia omnino dedita superstitionibus , disait César. La France est encore comme au temps de César , pleine de folies superstitieuses.
L'ignorance a créé de prime saut les idées superstitieuses ; l'ignorance et la tradition les perpétuent. Comment celui qui ne sait pas pourrait-il expliquer les phénomènes de la vie universelle ? Comment pourrait-il en trouver la cause et le but, la cause surtout, sans recourir à des conceptions ontologiques, sans les attribuer à des êtres animés , à des esprits et sans imaginer des dieux ? Car ce sont bien des dieux, petits ou grands , des dieux plus ou moins immatériels et impérissables, tous ces lutins et revenants, tous ces diables sempiternels qui ont des pouvoirs sur terre et dont le vulgaire a si grand'peur la nuit !
Pour beaucoup de paysans imbus des idées du vieux temps et qui observent à leur manière , il y a dans les choses de la nature une animation extra-physique , et une spontanéité de mouvement qui démontre en elles un moteur vivant, un moteur caché. Ils n'oseront pas vous dire ce qu'ils soupçonnent dans tout cela; ils n'oseront pas confesser leurs impressions, ni ce qu'ils ont cru voir, ni ce qu'ils ont entendu dans ce monde bien vivant, et mû par quelque chose à coup sûr d'extraordinaire. Mais ils sont convaincus qu'il y a quelque chose qui
t1) Trésir pousser, germer ; les Irésies sont les champs de blé ou de seigle en herbe.
(2) C'est une quête faite dans chaque village au profit du curé et consistant en œufs, beurre, jambons, farine, elc. T. I.
n'est pas naturel. Et c'est pourquoi ils s'efforcent de conjurer à prix d'argent, au moyen des pratiques que la tradition leur a laissées, tous ces fléaux qui les menacent, la grêle, le feu du ciel, la maladie sur le bétail et sur eux-mêmes , etc. (').
On ne soupçonne pas à la ville, au sein des classes instruites , combien ces croyances et ces pratiques traditionnelles sont puissantes et enracinées dans le peuple des campagnes.
Demandez à un citadin de Besançon , par exemple , ce que c'est que le chasseur de la côte , ce chasseur nocturne qu'on entend souvent la veille des bonnes fêtes criant dans la forêt de Chailluz (2) comme pour exciter sa meute et interpeller quelqu'un : tà-à-à-ô ! à-à-ô !! à-ô H! Qui est là ? qui est là ? qui est là ? — Le chasseur de la côte, si populaire à Vieilley, à Bonnay, à Châtillon, n'est pas même connu à Besançon.
Et les orages, pensez-vous qu'ils se déchaînent ici ou là sans motif? Alors pourquoi dans tel village, la grêle ne tombe-t-elle jamais , pendant que dans tel autre elle exerce tous les ans des ravages?
Les Orvals (3) sont des esprits qui agissent sur l'air et sur les eaux. On trouva une fois dans les champs d'Heuilley (4) une image de la Sainte-Anne du Port- Saint-Pierre. Comment cette image avait-elle été transportée là? On n'en sait rien. On voulut la réintégrer dans son vieux sanctuaire qui est à présent détruit. Mais quand on fut sur l'heure de traverser la Saône, voilà que des orvals s'élevèrent tout à coup , mugissant à faire trembler et soulevant les vagues comme pour empêcher la barque de passer. Le lendemain, l'image de sainte Anne fut retrouvée dans les champs d'Heuilley, où elle était miraculeusement revenue. On la rapporta de nouveau au Port-Saint-Pierre , malgré la fureur des ouragans. Mais pendant la nuit suivante, elle repassa la Saône; et, comme à chaque fois qu'on la rapportait, les orvals redoublaient de violence, on fut bien obligé de laisser là sainte Anne où elle voulait être. On lui a depuis érigé sur Heuilley une bien belle chapelle entourée d'arbres, où la sainte a fait par la suite un grand nombre de miracles authentiques. Et croiriez-vous
(!) Le jour de la Sainte-Croix, on fait bénir des croix de coudrier qu'on va planter ensuite dans les colzas, dans les seigles, dans les turquies, et la plus grande, dans la chenevière. Chaque paysan porte à la messe un vrai fagot de ces croix que l'officiant doit bénir.
Quand le maître de la maison est mort, on ne manque pas d'aller frapper chaque mère-ruche pour lui annoncer cette triste nouvelle ; et, en signe de deuil, on fixe au panier un morceau de linge noir ; sans cela les abeilles dépériraient.
Quand il tonne, on tire du buffet le cierge de la maison, on l'allume et on se met en prières , répandant de l'eau bénite en vue d'écarter l'orage.
A Broye-les-Fesraes , on fait bénir à la messe, le jour de saint Antoine, un chauriiron (chaudron) d'avoine, avec une brique (morceau) de pain salée qui recouvre le tout; et on distribue cette avoine, après l'office, au bétail, aux poules, aux porcs, pour les empêcher d'être malades.
(2) Foret communale de Besançon.
(3) Orval, ouragan, tempête. Orvalia, dans Ducangc. C'est un mot propre à la Franche-Comté.
(4) Heuilley, village de la Côte-d'Or, sur la rive droite de la Saône, en face de Broye-les-Pesmes (Franche-Comté), où se trouve le Port-Saint-Pierre.
qu'encore aujourd'hui tous les ans, à l'époque anniversaire de ce mémorable événement, il se l'ait au Port- Sainl-l'ierre de forts ouragans, comme pour rappeler la translation miraculeuse de la Sainte-Anne d'ileuilley. On les appelle les orvals de la Sainte-Anne (*).
En commençant d'observer, on a dû faire nécessairement des hypothèses ; et l'hypothèse la plus simple , pour expliquer les phénomènes physiques , c'est de les attribuer à une cause vivante et libre. La superstition, résultat d'une observation naïve, a donc été la première philosophie.
Sur cette croyance à l'existence d'agents surnaturels, repose toute une donnée pathogénique et thérapeutique dont nous allons examiner les restes.
PATHOGENIE SURNATURELLE.
Si un fait sort des règles ordinaires , on dit souvent que cela n'est pas naturel , comme si dans la nature quelque chose pouvait être extra ou surnaturel.
11 y en a donc pour qui les maladies cessent d'être naturelles dès qu'elles ne rentrent plus dans le moule de nos prévisions ordinaires , comme font presque toutes les névroses , la folie , la fièvre , la danse de Saint- Guy, etc., dont les symptômes varient à l'infini.
1° Sorts et Maléfices.
Il y a des maux qui se donnent , c'est-à-dire qui sont susceptibles d'être communiqués à une personne saine. Ceci n'est point contestable. Mais est-il nécessaire de toucher peu ou prou quelqu'un , de le contagionner, pour l'affliger d'une maladie ? — Voilà ce que beaucoup de gens ne croient pas.
Un sorcier peut nuire par son regard, s'il est doué du mauvais œil. Mais ce qui est bien mieux établi par les innombrables anecdotes qu'on vous raconte dans les villages (2), c'est que le sorcier opère le plus ordinairement soit par des prières et des maléfices , soit en touchant quelque objet provenant directement de la personne ou de la bête sur laquelle il veut agir, soit enfin en lui administrant le sort dans un fruit, dans un gâteau, etc. Donnez un fruit à un enfant du village , il y a gros à pa-
(!) Cette légende est bien connue à Broye-les-Pesmes.
Dans le Lot, on se rend le 15 août en pèlerinage à l'Ermitage du Cros, où la statue de la vierge avait été trouvée dans une roche. On avait voulu la rapporter à Caunes, d'où elle venait, mais chaque nuit elle s'envolait. On lui bâtit donc une chapelle au Cros, et elle s'y tint.
(Et. Jouy, Essai sur les mœurs, tom. VIII, p. 443.)
(2) Je ferai observer que le narrateur affirme tout d'abord formellement qu'il ne croit pas du tout à l'histoire qu'il vous raconte, aux faits surprenants qu'il vous rapporte. Mais si vous lui faites des objections contre la vraisemblance de son récit, il vous attestera la bonne foi et la sincérité des témoins à qui il l'a ouï dire : C'est sa mère qui l'a vu de ses yeux, c'est un oncle qui l'a entendu de ses oreilles , c'est son grand-père a qui cela est arrivé, etc., et son oncle ni son grand-père n'étaient des menteurs En un mot, il croit et il ne croit pas. La vérité
est qu'il y a lutte en lui , et qu'au fond , si son bon sens l'invite à mépriser les idées superstitieuses, quelque chose qui est plus absolu souvent que son bon sens, son éducation et son ignorance les lui imposent.
rier que, pour l'exorciser, il va en faire un signe de croix avant d'y porter la dent.
Un homme des Founottes ( Besançon ) , voulant essayer des recettes de magie, rendit son porc malade à l'aide du secret. 11 ne put jamais ensuite lever le sort qu'il avait mis, et le porc devint étique et finit par crever. Ce mèfje (') inexpérimenté rendit malades les deux chevaux d'un cultivateur de son voisinage nommé Plançon. Celui-ci s'en fut au devin, à Boismûrie. Mais, comme il était venu de jour , le devin le renvoya sans pouvoir lui rien dire ; attendu qu'il faut aller au devin entre les deux soleils , c'est-à-dire la nuit , et sans regarder derrière soi , c'est de rigueur. Plançon revint le jour après, avant le lever du soleil, et le devin lui dit : « C'est un de vos voisins qui a grevé (2) vos bêtes. Il est assez fort pour leur avoir donné la maladie , mais pas assez pour la guérir. C'est un homme qui a des enfants. Je peux, si vous voulez , lui faire passer le mal qu'il a mis sur vos chevaux. » Plançon n'y consentit pas. « Eh bien , dit l'autre, je vais le faire passer à l'un de ses enfants! » Et d'effet , le fils aîné du mège des Founottes est mort d'un mal de jambes quelques années après ; ce qui prouva bien que c'était lui , comme on le supposait , qui avait donné la maladie aux chevaux de Plançon.
Un petit sorcier des environs de Besançon avait le pouvoir de donner la diarrhée. Mais il avait besoin de se procurer pour cela des excréments de l'individu ou de l'animal qu'il voulait grever. Voici comment il opérait. Il introduisait un peu de ces matières dans un bâton de sureau dont il avait vidé la moelle ; puis, l'appareil ainsi garni , il le fixait dans une eau courante en disant la prière , et tant que l'eau y passait , la personne ou la bête avait le flux de ventre.
On se raconte à la campagne des milliers d'histoires pareilles , pour prouver qu'une foule d'affections peuvent très-bien être données par magie. On y croit que le
souffle d'une personne fait pousser les dartres Cette
opinion est ancienne et n'est vraisemblablement pas particulière à la Franche-Comté.
Il suffit de dire du mal des abeilles pour les faire périr.
Au reste , c'est l'opinion que , parmi les maladies du bétail , beaucoup proviennent d'un sort qui a été jeté sur l'écurie. Quand on voit les bêtes d'une même étable attaquées l'une après l'autre , d'une affection identique , on perd la tête et on suppose tout de suite qu'elles ont été grevées. On fait dépaver l'écurie, enlever le seuil; et, si un crapaud s'y trouve blotti , on ne manque pas de le considérer comme la cause de tout le mal , comme l'instrument du maléfice : c'est le sort jeté. Quant aux maladies humaines , on les envisage moins de jour en jour comme le produit de la magie ; mais on a recours encore très-fréquemment aux médecins du secret , notamment pour les maladies de la peau , pour les entorses et les douleurs , pour les indispositions des enfants et surtout pour les alfections lentes que les médecins autorisés ne guérissent pas assez vite.
On ne doit pas montrer sur soi , ni surtout toucher , pour faire voir, l'endroit d'un mal dont on parle , de peur de le voir paraître à l'endroit même.
(*) Mège, médecin.
(2) Une personne ou une bête à qui on a été un sort est dite « grevée, » gravât a.
Si un homme s'égare dans un bois dont il connaît bien tous les sentiers , c'est qu'il aura marché sur l'herbe qui égare. Et dans ce cas , il aura beau faire , rebattre les tranchées , revenir sur ses pas , il ne pourra s'orienter ni se reconnaître. L'herbe qui égare est appelée l'herbe â lai recule (recul) ou Y hercule. Elle peut couper des barres d'acier. Un cheval qui passe dessus se déferre tout de suite ; ses fers se brisent. Les pies se servent de l'herbe à l'hercule pour rentrer dans leur nid qui est, comme chacun sait, toujours fermé par précaution avec de bonnes épines , quand elles n'y sont pas : elles prennent dans leur bec un brin de cette plante ensorcelée qui rompt tout. Si vous voulez de l'herbe à lai recule, vous en trouverez tout plein par
terre sous les nids de pies Remarqnons, s'il vous
plaît , que l'herbe qui égare ne croît qu'au fond des grandes forêts et sous les grands taillis. Elle ne pousse point dans les petits bois non plus que dans les jeunes coupes (1).
2° Naissance et Hérédité.
On raconte qu'une femme , de Germigney , étant enceinte , avait été voir à Gray des singes et des chiens savants. Elle fut vivement impressionnée par la vue d'un très-vilain magot qui grignait ("2) les dents. Quand elle accoucha , elle mit au monde un petit singe tout velu qui s'échappa des mains de la bonne-femme ( c'est le nom qu'on donne à la sage-femme en Franche-Comté ) et s'en fut grimpant à la courtine , se cacher au-dessus du cielde-lit. On le rattrapa et, quand il eut été ondoyé par précaution , on l'étouffa ( 3 ).
Une demoiselle de famille noble et fort riche , dont le nom est très - connu dans nos pays , ne paraissait jamais en public que la figure couverte d'un voile épais. C'est que , disait-on , sa mère ayant été frappée de la vue d'un porc , elle était née avec un vrai groin au milieu du visage. Elle mangeait dans une auge d'or, etc.
Voilà, on l'avouera, des effets d'émotion bien surprenants !
On appelle envies les nœvi materni ou taches cutanées. C'est partout en Europe qu'on attribue ces taches de naissance aux désirs que la mère n'a pas pu satisfaire ; c'est partout qu'on a remarqué cette particularité physiologique de la tache qui se colore plus vivement à certaine saison (4). En Franche-Comté, on affirme que
(1) Voir plus haut, col. 13 et 47 des mentions analogues' de « l'herbe qui égare. »
Dans la Bresse, on raconte aussi que si le nid d'un pic-vert, creusé dans un tronc d'arbre, venait à être fermé au moyen d'une plaque de fer bien clouée, l'oiseau pourra se pratiquer une ouverture au moyen d'une certaine herbe.
(2) Grigner, c'est grincer les dents et surtout les montrer avec une expression menaçante. On appelle grigne-dents, certaines personnes contrefaites et méchantes, qui ont les dents fort longues.
(3) Ces contes sont à peu de chose près les mêmes pour chaque village. On change d'un pays à l'autre les noms des acteurs et du lieu où la scène s'est passée, on modifie plus ou moins les détails du tableau , mais voilà tout. Au fond , les idées et les conceptions sur l'événement surnaturel sont les mêmes. C'est pourquoi j'ai pris cette forme de narration pour donner un corps à chaque espèce de croyance superstitieuse.
(4) Voir pour ce qui regarde les nœvi la Pathologie chirurgicale de Samuel Cooper, dans l'Encyclopédie médicale.
la femme grosse , au moment même de son envie , a dû se toucher là où le nœvus s'est produit sur son enfant. Une femme grosse ne doit pas se gratter , de peur qu'à cet instant une envie subite vienne à la prendre pour quelque objet.
Il y a chez certains sujets d'autres macules que celleslà, d'autres taches originelles bien plus importantes. C'est ainsi qu'on considère à peu près comme des parias , dans un village, ceux qui sont attaqués des humeurs. Us sont atteints des humeurs dans cette famille ! Ils ne sont pas d'un bon sang! Une affirmation pareille suffit pour deshonorer toute la parenté.
Il y aurait certes quelque chose de très-sensé dans cette répulsion, si elle était justifiée et motivée par l'existence d'une disposition morbide héréditaire , d'une de ces maladies graves, transmissibles et incurables, comme la folie , la phthisie pulmonaire , etc. Car enfin chaque homme réfléchi a le devoir de se prémunir contre les désastres constitutionnels et , à plus forte raison, le droit de préserver sa descendance de la souillure et de la dégradation. Mais ici qu'entend-on par humeurs?
C'est une chose mal définie.
Ainsi, j'ai vu de près certaines familles que la rumeur publique signalait comme entachées des humeurs. Il n'en était rien. La santé y était pleine et la constitution forte et saine ; mais on y était sujet de père en fils aux ruptures ou descentes (hernies) !.. Aussi, le paysan rompu dissimule-t-il avec le plus grand soin son infirmité ; il ne consulte le médecin et n'achète ses bandages qu'en cachette et avec des précautions infinies.
Une autre infirmité héréditaire est encore comprise dans la catégorie des humeurs : ce sont les varices. On va au médecin et on le consulte pour des accidents variqueux avec un air de mystère et de confusion. On n'exhibe pas sans une certaine difficulté et sans beaucoup de gêne une jambe où se creuse un ulcère variqueux. On a honte aussi d'avoir des parents variqueux , quoiqu'on n'ait pas honte d'en avoir de rachitiques. Si les préjugés sont persistants chez les gens du peuple , par contre les inconséquences leur sont légères.
Il va sans dire pourtant que dans l'espèce morbide si mal définie qu'on appelle les humeurs , est comprise cette forme de scrofule qui se manifeste au dehors par des abcès froids. Malheur à celui qui porte des cicatrices dans la région cervicale, qui a le cou recousu, comme on dit, c'est un sujet impur et rempli d'humeurs !
Quoi qu'il en soit, le paysan a honte d'être physiquement débile et mal constitué. Il se vante au contraire d'avoir un solide estomac , et il rougirait de vomir des aliments et d'avoir, comme il dit, mauvais cœur: on n'avoue pas ces choses-là ! Et , quoiqu'il ne redoute rien tant que d'être soldat , s'il est déclaré propre au service, on le voit sortir triomphant de la salle du Conseil de révision et crier en agitant son chapeau enrubanné : Je suis bon !
3° Bigarrures étiologiques.
Les macules blanches qui paraissent sur les ongles décèlent les mensonges qu'on a dits.
Le furoncle des paupières, le grain d'orge, l'orgelet, provient de ce qu'on a posé culotte (cacaverunt) dans un sentier.
L'herpès labialis, vulgo bouquin ou boquin, résulte comme ce dernier nom l'indique, de ce qu'on a /jo/j»e (baisé avec la bouche) sa bonne amie.
Toutes les hypothèses étiologiques ne sont pas aussi ridicules ni prises autant que celles-là en plaisanterie.
Si un homme perd successivement plusieurs femmes d'une maladie de langueur, on dit qu'il a le foie blanc. Cela signifie que la cohabitation avec un tel époux est chose éminemment malsaine et dangereuse. L'observation semble en effet démontrer que la phthisie et d'autres maladies constitutionnelles ou organiques sont susceptibles de se transmettre d'un conjoint à l'autre. La croyance qu'une personne a le foie blatte peut être singulière, mais que cette personne peut nuire est mieux qu'une superstition ; c'est unerègle d'observation dont il faut tenir compte.
Le peuple des campagnes craint beaucoup ce que la médecine appelle une répercussion , des maladies graves pouvant être occasionnées par la disparition subite d'un écoulement habituel. C'est pourquoi on recommande de ne pas décrasser la tête des enfants, de ne pas faire passer les feux à la tête, ni, par conséquent, de détruire trop à fond la vermine qui les entretient. C'est afin de ne pas faire rentrer la mauvaise humeur qui pourrait se porter sur les yeux, sur le cerveau ou sur la poitrine...
Dans un même ordre d'idées , on n'a garde de tarir trop vite les écoulements purulents des oreilles.
Il ne faut pas non plus faire disparaître trop brusquement la gratelle (gale), par crainte d'une gale rentrée ; une gale rentrée n'est pas facile à guérir; on s'en ressent le restant de ses jours!...
On redoute aussi l'application des vésicatoiïes qui met les humeurs en mouvement, qui peut les attirer et les fixer sur un point...
Il n'est pas de médecin qui n'ait eu à lutter contre des inepties pareilles.
On ne soumet pas facilement les paysans malades à l'usage de la flanelle ; pas plus qu'on ne peut leur faire accepter du coton pour le pansement des plaies. Il faut de la toile ; et encore , ne doit-on pas employer la toile de toute provenance , par exemple du linge de femme !
On attribue beaucoup de maladies aux vers. La carie dentaire, par exemple, est produite par un petit ver blanc qui se creuse un réduit dans l'ivoire d'une dent, où il taraude, où il fait souffrir, et d'où on le peut déloger au moyen de fumigations de graines de jusquiame. On brûle ces graines vénérées sur des charbons , et on reçoit la fumée en tenant la bouche ouverte ; et on voit tomber les petits vers blancs. C'est une croyance qui existe aussi chez les Arabes de la Kabylie ( l ).
Dans la médecine vétérinaire, la pathogénie ne doit pas être moins bizarre ; mais j'en connais moins les singularités.
Si un porc est paralysé des jambes de derrière, on dit à Broyé que c'est la belette ( 2 ) qui lui a passé dessus.
P. Bonnet.
(A suivre.)
(' ) Y. Une mission médicale en Kabylie, par L. Leclerc (1863). (2) On dit la belette, comme on dit aussi la fouine, le putois , le renard , le loup , et tout animal qui va aux poules, la bête.
Extrait d'un article de " The Constitutional, London 4 July 1853 ", rendant compte des " Yule Tide Stories " de Benjamin Thorpe (').