‹ MélusineChapitre 145 sur 235 · CONTE ANGLAIS · texte numérisé non relu

CONTE ANGLAIS

C'était au coucher du soleil. Un matelot en haillons, dont le vaisseau avait fait naufrage le matin devant Whitehaven, et qui avait erré tout le jour à la recherche d'un abri et d'un morceau de pain , traversait d'un pas lent et fatigué Crack-Skull Common. Comme il s'avançait, il aperçut un berger qui , couché sur la pente d'un coteau , fredonnait une chanson pendant que paissait son troupeau Se dirigeant de son côté , l'étranger lui dit : Brave berger, peux-tu, je te prie, m'indiquer quelque ferme aux alentours , où , pour l'amour de Dieu , on me donnera le vivre et le couvert? — Le berger le regarda fixement et répondit : Oui , chez la bonne Dobson ; son cœur est aussi doux que lait de beurre ; quant à Dobson , c'est un grippe-sou, je t'en préviens. Elle te rendra volontiers service , mais prends garde que lui ne t'attrape. — Je tenterai la chance , dit le pauvre diable ; je n'ai pas mangé depuis ce matin et n'ai reposé de trois nuits ; la tempête nous a ballottés trois jours entiers, et, à la fin, a fait sombrer notre brave vaisseau. Comment trouverai -je la maison? — Traverse tout droit le pré ; ensuite tu descendras le sentier du Pendu à ta gauche. Quand tu seras au gibet (où sont pendus deux hommes enchaînés), tu tourneras à droite; à quelque distance, tu verras la ferme en bas dans le creux.

Le matelot pressa le pas. Il arriva au sentier du Pendu , et (sans s'arrêter longtemps à regarder les deux pendus dont les chaînes résonnaient avec un bruit lamentable), il descendit dans le creux et en une heure atteignit la ferme.

Or, c'était l'époque de la moisson et le fermier était dehors avec ses hommes. Pour la fermière, elle regardait , plantée sur le pas de sa porte , coucher le soleil d'or. L'étranger fut près d'elle avant qu'elle l'eût vu seulement arriver. Il lui dit sans préambule , en pesant sur la fin de ses mots , comme un homme fatigué et souffrant : Bonne femme , j'arrive tout droit de Whitehuven. — Du ciel! s'écria-t-elle l'interrompant (il y a ici un calembour ; la femme entend heaven , qui veut dire ciel, au lieu de haven). La faim donna de l'esprit au pauvre diable qui, voyant que le ciel venait à son aide, répondit bien vite d'un ton solennel : Oui , bonne dame , du ciel !

Et y avez-vous vu mon pauvre défunt mari , John Cook ? Je suis sûre qu'il est au ciel , ajouta la fermière en essuyant une. larme du coin de son tablier, car c'était le meilleur et le plus doux être qui fût au monde.

Certes, je le connais bien, répliqua l'autre. — Et comment va-t-il dans le ciel ? J'espère qu'il se porte bien. De son vivant , il avait tout ce qu'il lui fallait.

(*) Cet article a été communiqué à Mélusine par Miss L.-T. Smith dont le père, dit-elle, a écrit le conte ci-dessus sous la dictée de son père W. Hawkes Smith de Birmingham. Ce conte est donné comme parallèle de celui de Thorpe intitulé : Such Women are (p. 228). — Comparez les contes publiés dans Mélusine, col. 33 et col. 135.

Je regrette de vous dire , repartit le matelot , en faisant la grimace , qu'il n'est pas heureux. Il est forcé , pour gagner sa vie , de traîner un tonneau d'eau dans les rues du ciel.

Ne dites pas cela , s'écria la pauvre femme au désespoir. Oh ! mon pauvre cher défunt John Cook. Puis-je le secourir ? Pouvez-vous quelque chose pour lui? ajouta-t-elle en implorant le matelot du regard.

Assurément , dit le matelot hésitant, mais je n'ai pas le temps de m'arrêter ; il me faut partir.

Entrez un instant, répondit la fermière vivement. Pendant que je vais préparer un paquet pour lui , asseyezvous là et soupez , car vous paraissez fatigué et à jeun. Je fais seller la jument noire pour que vous ne perdiez pas de temps.

Alors elle appela la servante et lui ordonna de servir à l'étranger les meilleurs plats de la maison et son aie la plus exquise , puis elle fit seller par le garçon la jument noire. Elle monta elle-même l'escalier et choisit en pleurant, dans la garde- robe de son pauvre cher défunt , l'habit et le pantalon les moins usés ainsi que sa coiffure habituelle, elle y ajouta les bottes neuves de son mari actuel.

Ensuite elle ouvrit le coffre -fort et remplit de guinées d'or une bourse de cuir. Gela fait, elle donna le tout à l'étranger qui venait de terminer son repas et l'engagea à partir sans retard porter ce souvenir à son défunt mari. Elle le pria de lui dire combien elle l'aimait et pensait à lui , combien elle était chagrine d'apprendre sa triste position et comment elle lui envoyait ce paquet, afin qu'il ne fut plus obligé désormais pour vivre de traîner un tonneau d'eau dans les rues du ciel.

Le jument ayant été amenée , le matelot l'enfourcha, dit adieu à la fermière et s'éloigna , ragaillardi par son repas et heureux de sa bonne fortune. Il avait à peine tourné le coin du sentier du Pendu, que Dobson rentrait chez lui de l'autre côté , mourant de faim et de fatigue.

Hé! femme, cria-t-il en grognant, à souper ! je suis las et j'ai faim. Puis il se jeta dans son vieux fauteuil.

Or, la volaille froide et le jambon qui lui étaient destinés avaient été dévorés par le matelot. La fermière pensait en vérité à tout autre chose.

Au lieu de répondre à sa demande, elle s'approcha et lui dit vivement :

Qui croyez-vous qui sort d'ici ? — Que

Taranis, Dieu Gaulois du Tonnerre. (Voir la Bibliographie dun" précédent, col. 343.)

m'importe? donnez-moi à souper. — Non ! qui croyezvous qui sort d'ici ? répéta-t-elle d'un ton plus câlin. — Ma femme est folle , je veux souper et je me soucie bien de ceux qui ont rôdé par ici. — Mais il est venu un homme du ciel, dit la femme, posant sa main sur le bras de son mari , croyant ainsi l'apaiser. Furieux, il la repoussa, s'écriant : Folle , à quoi penses-tu? donne-moi à manger et laisse-moi tranquille avec ton homme venu du ciel.

Je dis la vérité, s'écria-t-elle, en versant une larme; il arrivait du ciel et il connaissait mon pauvre cher défunt John Gook.

Le fermier se sentait mal à l'aise ; le sujet était délicat et il était jaloux. Il ne répondit rien , s'agita dans son fauteuil et mordit ses lèvres avec impatience.

Et il m'a dit , continua-t-elle en pleurant , que mon pauvre défunt était forcé pour vivre de traîner un tonneau d'eau par les rues du ciel.

Peuh ! murmura le fermier , en dépit de lui-même , pendant que sa femme pleurnichait plus fort.

J'ai cru que c'était charité de lui envoyer quelques petites choses pour le consoler. — Le fermier sentait la moutarde lui monter au nez et se trémoussait dans son fauteuil. — Aussi , continua-t-elle , j'ai choisi son meilleur habit et son pantalon, et la coiffure qu'il portait d'habitude; j'ai pris aussi ta paire de bottes neuves de la semaine dernière. — Non, s'écria le fermier! tu n'as pas fait cela !

Mais si, répondit-elle, je les ai donnés à l'homme pour mon pauvre défunt et j'ai ajouté , en outre , la bourse de cuir remplie d'or.

Ce n'est pas possible , tu n'es pas si bête que cela , cria le fermier se levant brusquement de sa chaise.

Elle ne répondit rien. Mais au regard de timide triomphe qui brillait dans l'œil de sa femme , au milieu des larmes , il comprit qu'elle disait vrai. Sans perdre un instant , oubliant la faim et la fatigue , il cria : Selle tout de suite la jument noire.

La jument noire a été déjà sellée pour l'étranger, qui l'a enfourchée et est parti au galop, dit la femme.

Le mari resta abasourdi. Mais qu'y faire ? Aussi , tout en maugréant , il demanda le signalement de l'homme et la route qu'il avait prise. La fermière le renseigna.

Le mari s'éloigna aussitôt. Pendant ce temps , le matelot avait atteint en galopant le sentier du Pendu ; il s'arrêta alors sous un arbre , passa l'habit , le pantalon et les bottes qu'on lui avait donnés , puis , remontant sur la jument noire , il traversa au trot Crackskull Common , tellement transformé par la bonne chère qu'il avait prise, et par son bel accoutrement, qu'il ne paraissait pas le même homme. Il accosta le berger couché au même endroit.

Ah ! bon berger , cria-t-il en le saluant , ferais-tu un gros mensonge pour une 1/2 couronne ?

Eh ! Eh ! répondit l'autre , je n'ai jamais menti et ne me soucie pas de commencer.

Bah , répliqua l'étranger , il ne s'agit que d'une plaisanterie. Si quelqu'un passe par ici et te demande si tu as vu quelqu'un comme moi et ma jument noire , ne lui dis pas quel chemin j'ai pris. Tiens , voici la couronne.

Le berger prit la pièce et répondit : Je dirai que Votre Honneur est monté au ciel.

C'est bien cela, repartit l'étranger, et le saluant de la main , il disparut en un moment.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée ; déjà la nuit tombait et le berger sifflait son chien pour ramener son troupeau à l'étable , quand Dobson arriva furieux , en sueur et essoufflé. A la vue du berger , il s'arrêta et lui dit :

Je te prie , bon berger , as-tu vu passer par ici un voyageur , aux cheveux tressés et monté sur une jument noire , à la longue queue. Je ne dois pas être loin derrière lui.

Oh oui , il vient de passer devant moi , et jamais je n'oublierai cette vision. Car l'homme et la jument sont montés dans les airs. Je les vois encore ! je les vois encore !

Et le berger se recoucha sur le coteau et d'un geste il désigna une nuée floconneuse qui , à la lueur du crépuscule , présentait la silhouette brumeuse d'un cheval à la queue traînante.

Le fermier s'arrêta tout tremblant. Le cœur lui manquait ; l'heure et aussi la faiblesse que lui causait la faim lui faisait ajouter foi à cette réponse qui confirmait l'histoire de sa femme.

C'est possible après tout? murmura-t-il. Il pria le berger de lui dire où il avait aperçu la vision. Le berger le fit coucher à côté de lui et lui désigna un point du ciel. Et le fermier vit le nuage qui diminuait rapidement. L'imagination fit le reste. Alors il s'écria :

D'abord mes yeux étaient obscurcis et mon esprit tout à fait égaré. Mais à présent , la clarté se fait.

Merci , bon berger , de ce que tu me montres. Vois l'homme et la jument comme ils s'élèvent dans l'air. Oui , je vois traîner la queue de la jument noire.

Et en regardant , sa main se balançait en même temps que la queue de sa jument. Enfin Dobson se leva , donna au berger une 1/2 couronne qu'il accompagna de force remerciements. Puis, enchanté, il rentra chez lui, demanda pardon à sa femme de ne l'avoir pas crue et la bénit toute sa vie pour sa bonne œuvre, qui ne pouvait manquer, pensait-il , de le mener lui-même tout droit dans le chemin du Ciel.

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