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LA COCCINELLE ET HOLDA-FREYA

Plusieurs insectes ont eu dans l'ancienne religion germanique une importance qui leur a été conservée dans la tradition populaire des peuples allemands. Parmi ces insectes , un rang particulièrement distingué appartient à ce petit coléoptère qui a des points noirs sur ses ailes globuleuses rouges ou jaunes, ou bien des points colorés sur fond noir, car la disposition des nuances est surtout intervertie , et qui se promène sur nos végétaux non pour y nuire , mais au contraire pour les débarrasser des légions hostiles des pucerons. C'est la coccinelle des naturalistes, représentée dans nos pays par plusieurs espèces dont la plus commune est la coccinelle à sept points (coccinella septempunctata , Latr.). En France , on la connaît vulgairement sous le nom de bête du bon Dieu; mais elle a reçu dans la langue populaire de l'Allemagne bien d'autres dénominations. Elle est considérée tantôt comme une poule ( petit poulet du seigneur Dieu , petit poulet de Marie , petit coq doré , poulet de Jésus, petit poulet du soleil); tantôt comme une vache (vache du seigneur Dieu, petite vache de Marie, veau du soleil, veau de la lune); tantôt comme un cheval (petit cheval à Dieu) ; tantôt comme une brebis (petite brebis de Dieu, agneau de la mère de Dieu); tantôt même comme un chat (chat de mai à sept points), et enfin elle porte les noms d'enfant du soleil, d'oiseau du soleil et de petite bête du ciel qui signalent, non moins que les appellations précédentes empruntées à des animaux symboliques des nuages ou de l'orage, les relations supposées par l'antique croyance germanique entre le petit scarabée et le firmament ou les astres , c'est-àdire des personnalités divines.

Si tous les noms populaires allemands de la coccinelle nous portent pour ainsi dire à lever la tête au ciel, c'est qu'en effet l'habitation mythique de l'insecte ou, ce qui revient au même, celle de la divinité à laquelle il était consacré et par conséquent qu'il représentait, était , pour les vieux Germains , dans la région de la lumière. 11 est presque superflu de relever que Dieu , Jésus et Marie ont pris , depuis le triomphe du christianisme , la place de cette divinité , dans la foi populaire qui a simplement maintenu la coccinelle avec tous les privilèges sacrés dont elle l'avait munie, auprès des nouveaux objets de ses hommages. Nous n'ignorons pas le nom de la personne divine à laquelle notre petit scarabée était originairement attaché; son appellation Scandinave de poule de Freya , qui ne l'en a pas séparé , nous conduit à la déesse de ce nom , qui , avec son frère le Dieu Freyr, présidait dans la Walhalla à la pluie , à la lueur du soleil, à la fertilité de la terre , à l'amour. Ajoutons que ces deux divinités avaient dans leurs attributions la fonction de rendre spécialement les oracles.

Freya n'est pas inconnue aux populations germaniques proprement dites. Entre le Rhin et l'Elbe, elle se nomme Frigg. Mais cette dernière déesse, et par conséquent Freya elle-même, se confond avec deux autres qui , l'une au nord , l'autre au sud du territoire de l'ancienne Germanie, se correspondent, à supposer qu'elles soient réellement distinctes ; nous voulons parler de la déesse Holda de l' Allemagne septentrionale et de la déesse Berchta de l'Allemagne méridionale. Holda ou, T. i.

si l'on veut, Frigg-IIolda-Berchta est la plus imposante et la plus aimable des déesses germaniques ; nous venons d'énumérer ses fonctions ; elles embrassent le ciel, la terre et l'homme. Le christianisme a essayé sans pitié de défigurer cette grande et douce physionomie divine; il a réussi à la dissimuler tantôt sous le masque d'une vieille hideuse dont on épouvante les enfants, tantôt sous les traits d'une magicienne qui , aux lieux qui furent jadis ses sanctuaires, par exemple au Horselberg en Thuringe, perd à jamais ceux qui se laissent séduire , comme Tannhauser , par ses charmes infernaux. Mais la tradition du peuple ne l'a pas plus dépossédée des formes de son activité surnaturelle , que de sa radieuse beauté, de sa chevelure d'or et de ses vêtements éclatants. Elle demeure toujours associée aux plus grands dieux , tantôt à Dunar-Thor, tantôt à Wuotan- Odin , aussi maltraités qu'elle dans les tentatives du clergé chrétien, mais également protégés contre ces essais de dégradation par le peuple qui , en Germanie comme partout , montrait qu'il peut plus facilement adopter de nouveaux dogmes et des rites étrangers que rompre définitivement avec le culte de ses pères. Dans la tradition , Holda dispose donc toujours du firmament et y dirige les phénomènes qui s'y accomplissent; dans sa demeure, au fond d'une fontaine, mais fontaine de lumière, qu'il faut traverser pour y pénétrer, elle reçoit les âmes séparées du corps et les prépare pour une nouvelle naissance. Là, dans un lieu qui est décrit comme une salle, une prairie, un jardin, elle se promène avec les petits enfants qui attendent leur tour de naître. Quelquefois même elle a été aperçue avec un cortège foulant le sol terrestre dans les ténèbres, mais alors ce sont les jeunes enfants prématurément enlevés à la vie d'ici-bas qu'on a cru reconnaître autour d'elle. Cette habitation d'Holda a un nom , c'est l'Engelland , c'est-à-dire « le pays des anges » , et non l'Angleterre comme l'ont cru trop promptement certains commentateurs qui n'ont pas manqué d'attribuer dès lors à des formulettes relatives à un insecte , une signification historique quelconque. Nous ne pouvons nous y tromper. La fontaine lumineuse derrière laquelle réside Holda, c'est l'atmosphère avec ses nuées qui versent la pluie , mais où la lumière aussi descend en pluie de rayons , et l'Engelland n'est que l'apparente voûte d'azur du firmament.

Ce séjour reçoit encore une autre qualification, celle de Glasberg, c'est-à-dire « la montagne resplendissante », dans des traditions peut-être modifiées par l'influence de la mythologie slave à laquelle le Glasberg (Skleeny Vrkh) paraît directement appartenir. Quoi qu'il en soit, selon quelques unes de ces traditions, le chemin du Glasberg qui traverse les pays du vent, du soleil et de la lune , ne peut que nous conduire dans la région où l'Engelland nous a été désigné. D'ailleurs certaines versions d'un même récit, le conte de Blancheneige (Sclmeewitchen) par exemple, emploient indifféremment les noms d'Engelland ou de Glasberg.

C'est donc de l'Engelland ou du Glasberg que , comme la cigogne, la coccinelle, en compagnie de quelques autres insectes consacrés avec elle à Holda, la chrysomèle et le hanneton , apporte les enfants aux mères. Cette demeure n'est pas toujours ouverte : des ennemis la tiennent fermée pendant l'hiver, mais au printemps Holda et les siens sont délivrés. Ici nous touchons à un

groupe de mythes célèbres flans toutes les religions des peuples aryens, et plus particulièrement développé dans les rnythologies de l'Inde védique et de la Scandinavie, ceux des vaches -nuages ou rayons solaires, et des femmes symboliques captives des démons géants ou nains et délivrées par Indra; ceux des Femmes-deseaux , de Freya elle-même , prisonnières des dragons , des géants et des nains, les uns et les autres originairement identiques , et mises en liberté par Thor, etc. L'antiquité classique a exercé sa fantaisie sur ce thème. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'une abondante série de contes généralement aisés à ramener à la source primitive, soit sortie de la pensée fondamentale de ces mythes. Plusieurs jeux d'enfants y font de même allusion en divers pays : tel est en France celui qui a pour accompagnement le chant de la Marguerite :

Où est la marguerite ?

Oh ! gai , oh ! gai , oh ! gai !

Où est la marguerite? Etc.

L'Allemagne connaît aussi ce divertissement enfantin dans lequel, comme on sait, une jeune fille retire l'une après l'autre d'autres jeunes fdles qui composent une muraille, une tour, environnant une compagne de récréation captive et tenant sa robe au-dessus de sa tête.

Nous pouvons maintenant entretenir nos lecteurs du rôle que la coccinelle continue à tenir, surtout en Allemagne, dans les amusements de l'enfance, et citer plusieurs des chants naïfs qui font partie de ces jeux. Il sera désormais facile, sinon de pénétrer, du moins de soupçonner le sens mystérieux de ces usages et de ces formules étranges.

L'enfant qui a trouvé une coccinelle la place dans le creux de sa main ou sur le bout d'un doigt, et lui chante, jusqu'à ce qu'elle s'envole, une chansonnette, dont la forme est populaire de préférence aux autres variantes, dans le pays où il habite.

Voici quelques unes de ces rimes glanées en divers points du territoire où se parle la langue allemande :

Petit cheval du seigneur Dieu, envole-toi !

Ton père est à la guerre ;

Ta mère est dans l'Engelland :

L'Engelland est en feu !

Petit cheval du seigneur Dieu , envole-toi !

Petit scarabée de Marie , envole-toi !

Envole-toi vers l'Engelland !

L'Engelland est fermé :

La clé en est brisée ! . . .

(Brandebourg.)

Petit cheval du seigneur Dieu , envole-toi !

Ta petite maison est en feu ,

Ton petit bateau vogue ,

Tes petits enfants demandent du pain au beurre ;

Petit cheval du seigneur Dieu, envole-toi ! . . .

(Prusse orientale.)

Petite brebis du seigneur Dieu, envole-toi! Ton petit pot bout , ton petit enfant crie ; Ils viennent sept avec des piques , Ils veulent te percer !

Has, has, bu !...

Petit oiseau du soleil, envole-toi !

Vole à la maison de mon père; Reviens bientôt , Apporte-moi des pommes et des poires.

(Souabe.)

Petite vache de la Dame ,

Monte sur le siège ;

Envole-toi au ciel,

Apporte-nous du beau temps !

Petite bête du ciel , envole- toi dans l'air, Envole-toi vers le petit jardin du seigneur Dieu !

Déjà viennent les gens armés de piques,

Et ils veulent te percer!....

Petit scarabée , petit scarabée , Envole-toi vers la fontaine de Marie , Et rapporte-moi un beau soleil !...

(Autriche.)

Petit poulet du ciel , envole-toi !

Ta maison est en feu ,

Tes enfants pleurent tous ensemble !

(Saxe. )

Oiseau du bon Dieu,

Descends du poirier ;

Si les Tartares viennent

Je te donnerai dans l'étable ,

Je te donnerai du lait et du pain !

(Transylvanie.)

A ces versions que nous pourrions multiplier, nous en joindrons une qui est populaire en Suède.

Poule d'or, poule d'or, Laisse briller le soleil, Laisse le vent pousser les nuages !

Clair au sud , Que les nuages s'en aillent au nord ! ...

Nous avons déjà fait remarquer que le hanneton remplace quelquefois la coccinelle dans ce groupe de chansonnettes. En France le hanneton y joue le rôle prépondérant, honneur qui ne dispense nullement le pauvre animal des mauvais traitements imaginés à son intention par la gent écolière. Quel est l'enfant qui ignore la stance suivante en rapport si étroit avec quelques-unes de celles qui se répètent en Allemagne ?

Hanneton , vole , vole !

Au firmament bleu , Ton nid est en feu ; Les Turcs, avec leur épée, Viennent tuer ta couvée !

Hanneton , vole , vole !

Mais les populations allemandes , en tenant ce scarabée au second rang, lui accordent cependant quelques rimes qui témoignent qu'autrefois il allait sans doute de pair avec la coccinelle , dans le respect des masses. Nous en donnerons deux exemples.

Hanneton , vole !

Ton père est à la guerre ;

Ta mère est dans la cendre ,

Il te faut laver sa petite chemise !...

Hanneton , envole-toi !

Si les Juifs viennent, - Si les païens viennent , Ils veulent te chercher querelle.

Ils veulent vous percer à mort , toi et tes petits ! . . .

(Alsace. )

Pour en finir avec la coccinelle , nous reproduirons la chanson la plus étendue à notre connaissance, qui ait été composée en son honneur, par la muse populaire allemande : elle provient des bords du Rhin.

Bête à la Vierge, viens te poser sur ma main; je ne te ferai pas de mal , ma toute belle !

Tu n'as aucun danger à redouter; je veux seulement contempler tes charmantes ailes, tes charmantes ailes, ma toute belle!...

Bête à la Vierge, envole-toi maintenant! Ta maison est en feu , tes enfants se désolent, ils ont tant de chagrin , tant de chagrin , ma toute belle ! . . .

L'araignée les enveloppe de sa toile; ils vont périr; bête à la Vierge , envole-toi , envole-toi ! Tes enfants t'appellent si tristement à leur secours!...

Bête à la Vierge , si gentille et si douce , va rendre visite à la fille de notre rivière ; elle ne te fera pas de mal, ma toute belle!...

Tu n'as aucun danger à redouter; elle désire seulement contempler tes ailes charmantes , tes ailes charmantes, ma toute belle !...

La poésie du peuple a ainsi développé et paré avec grâce le cadre traditionnel où un mythe est enfermé, en respectant toutefois ce dernier.

Ce mythe, nous l'avons indiqué. Il ressort des traits communs aux versions de la chanson de la Coccinelle, comme de ceux qui ne se rencontrent que dans quelques-unes. Tous ces chants nous montrent ce petit insecte, auquel le hanneton est quelquefois substitué, invité à prendre son vol vers l'Engelland , vers la fontaine de Marie, vers le jardin de Dieu, etc.; c'est là qu'est sa propre demeure, et sous ces divines dénominations nous avons reconnu le séjour d'Holda, c'est-à-dire le ciel. Quel est le motif de cette pressante invitation? La plupart des chants proclament un grand péril qui menace, soit le scarabée sur la terre, soit , et avec plus de conformité au mythe, l'habitation du scarabée au firmament : dans le premier cas , il cherchera un refuge dans sa demeure ; dans le second , il se hâtera d'aller y conjurer le danger. Ces ennemis ( gens armés de piques , Juifs, païens, Tartares, Turcs), que la coccinelle a à redouter sur la terre , ce sont les physionomies rapetissées au niveau de l'humanité, et même à celui des distinctions nationales ou des rivalités religieuses, des puissances surnaturelles qu'elle a à craindre dans le ciel avec les personnalités divines parmi lesquelles elle se tient. Ainsi notre chansonnette n'est rien moins qu'une allusion à un acte de la lutte mythologique des êtres des ténèbres et de la sécheresse contre les êtres dispensateurs de la lumière et de la pluie , lutte dans laquelle chaque nuit, chaque hiver, chaque prélude d'orage assure aux agresseurs un triomphe passager, et dans laquelle, animal attaché à une divinité, ou peut-être même personnification de cette divinité, la coccinelle se trouve compromise sinon engagée. L'Engelland est si bien la demeure éthérée des divinités que la cocci-

nelle, ainsi qu'une des versions citées en fait foi, peut en rapporter les dons sollicités par ceux qui l'invoquent, et parmi ces dons figure même la lumière du soleil. Peut-être faut-il voir encore dans la version de la Transylvanie une allusion à quelque sacrifice offert au messager céleste? La clé , qu'une autre version représente comme brisée, ne diffère certainement pas de celle que perdent les héros de nombre de contes ; c'est l'éclair, clé de la pluie, en effet, qui est hors d'usage , tant que les eaux sont retenues dans les régions supérieures de l'air. Chose digne de remarque! les expressions les moins communes à ces formules n'obligent jamais à modifier, encore moins à rejeter une interprétation à laquelle les autres conduisent. Il est assez naturel , par exemple , d'entendre une des variantes parler du petit bateau de la coccinelle : l'Engelland est quelquefois dans les traditions représenté positivement comme une île. C'est d'ailleurs l'idée qu'on peut toujours s'en faire, quand elles se bornent à le décrire comme situé derrière la fontaine d'Holda.

Enfin nous rapprocherons d'une des assertions les plus ordinaires dans la série des chansonnettes enfantines sur la coccinelle, celle qui mentionne la désolation de sa famille, un petit conte allemand. Un jour un pâtre ramassa sur un chemin un crible qu'il emporta. Une femme qui le rencontre l'apostrophe en ces termes : « — Oh ! que mes enfants pleurent dans l'Engelland ! » — Le pâtre, surpris, laisse tomber le crible, qui disparaît... Jean de Muller a dit que si Dieu s'est réservé la vérité , le droit d'interprétation nous reste. Nous venons de faire assez exercice de ce droit , pour renoncer, sans trop mauvaise grâce , à l'étendre à ce bizarre récit.

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