ORIGINE ANTIQUE DUNE DANSE CHORALE CONTEMPORAINE
(supplément.)
Dans un article du présent recueil (voyez, page 297), j'ai établi un rapprochement, entre une danse, appelée la Trois, encore en usage à Mégare, et une composition chorale décorant l'intérieur d'un tombeau antique découvert à Ruvo (Italie méridionale), caractérisées toutes
deux par une particularité très-remarquable, à savoir l'enlacement des danseuses de deux en deux. Ma note avait été livrée à l'impression quand le hasard m'a fait découvrir un deuxième exemple de cette particularité dans une publication étrangère, dont l'auteur, M. Ariodante Fabretti (*), bien connu du monde savant par ses beaux travaux archéologiques, a gracieusement mis à la disposition de Meïusine la gravure sur bois qui sert d'illustration à son texte.
Le fac-similé, reproduit ci-dessous, représente la face antérieure d'un autel en marbre blanc découvert à Avigliana ( Piémont ) et consacré aux déesses Matronue par
TWVLlA^PRISjGît AC ESTES
Tibérius Julius Acestes, affranchi de (Tibérius Julius) Priscus. Au-dessous de l'inscription votive est sculpté en bas-relief un groupe de cinq femmes, vues de face et se tenant par la main alternativement de deux en deux. La face latérale gauche est ornée du vase sacrificatoirc appelé prœfericulum. Le groupe des cinq femmes entrelacées figure indubitablement la danse qui était exécutée pendant la fête des Matronae, de même que sur un autre monument consacré aux mêmes divinités et découvert à Pallanza sur les bords du Lac Majeur, on voit sur les faces latérales un épisode différent de la même danse exécutée également par cinq femmes, et sur la face principale l'accomplissement des rites sacrificatoires par un prêtre accompagné d'un joueur de flûte ; audessus, l'inscription T. i.
MATRONIS SACRVM PRO SALVTE CAESARIS AVGVSTI GERMANICI NARCISSVS C CAESARIS.
— Consacré aux Matronae pour le salut de César Auguste Cermanicus.. Narcisse, esclave de Caius César (a fait élever cet autel). —
L'empereur désigné ici est Caius César, surnommé Caligula; le dédicant est vraisemblablement le même personnage qui, affranchi plus tard par Claude, héritier
(') Les Fouilles d'Avigliana,àxas les Aiii délia societa di Archeologiae belle Artiperlaprovimia <li Torino, yo\. I (1875),
et successeur de Caligula, joua un rôle célèbre dans l'histoire de cette époque.
On aurait tort de croire que le groupe des cinq femmes représente les Malronae elles-mêmes; en effet, ces divinités se montrent invariablement assises et au nombre de trois ; telles on les voit sur une foule de monuments depuis les bords du Rhin jusque dans la Cisalpine , et ces monuments attestent la place considérable que les Matronae devaient tenir dans la mythologie des peuples gaulois. Nous retrouvons à Rome les traces de leur culte dans la fête des Maironalia , que les femmes , mariées ou vierges, célébraient en l'honneur -de Junon, ou plus exactement des Junones; on sait en effet que chaque femme avait sa Juno , comme chaque homme son Genius, pour divinité tutélaire personnelle. De même que les Floralia, les Saturnalia, les Consuaîia étaient les fêtes de Flore, de Saturne, de Consus, de même les Maironalia étaient les fêtes de divinités qui devaient s'appeler Matronae avant qu'elles fussent identifiées et confondues avec les Junones ; on ne peut donc admettre l'interprétation des personnes qui , abusant de la signification usuelle du mot matrona, ont prétendu que les Maironalia étaient une fête en l'honneur des dames romaines, sans faire attention que les jeunes filles y prenaient part tout aussi bien que les mères de familles ; les courtisanes seules en étaient rigoureusement exclues. La célébration avait lieu aux calendes de mars ; de là le titre de Kalendae Martiae donné à une pièce théâtrale , composée par L. Pomponius pour la circonstance ; de là aussi le surnom Martialis que nous fait connaître la légende IVNON1 MARTIALI inscrite au revers d'une monnaie moyen-bronze de l'empereur Volusien , laquelle nous reporte évidemment à la date de célébration de ces fêtes. La connaissance de la déesse Herie Juno, mentionnée par Aulu-Gelle , me permet d'identifier sans hésitation la Hère Marlea de Festus à la Juno Martialis : c'est simplement la même divinité fêtée aux calendes de mars, et il n'est pas nécessaire de chercher, dans les épithètes Martialis , Martea appliquées à Junon et à Hère , des rapports mystérieux avec le dieu Mars. La communauté d'origine ou l'assimilation des Matronae gauloises et des Junones romaines nous est d'ailleurs pleinement attestée par une inscription de Vérone ( 1 ) ainsi conçue :
IVNONIB [us] MATRON [is]
— Aux Junons-Matrones. —
et aussi par cette autre inscription (2) , des environs de Corne :
MATRONIBVS IVNONIBVS VALERIVS BARONISF VSLM — Aux Matrones-Junons. Valérius, fils de Baro, a dûment et volontiers accompli son vœu. —
Ilya donc là un cycle de divinités italo- celtiques dans lequel je crois pouvoir enfermer, à côté de la Herie Juno et de la Hère Martea , la Juno sancta Hera dont un autel a été trouvé à Rome (Orelli, n° 5GG3), et la
(') Corpus Inscriplionum Latinarum , lome V, n° 3237. (2) Ibidem, n° 5450.
Hera honorée à Die (Drôme), l'ancienne Dea Vocontiorum.
Je m'arrête dans cette digression qui, malgré sa longueur, appartient naturellement au cadre d'une Revue Mythologique, et à laquelle j'ai été amené en cherchant à retrouver des traces d'antiquité dans une curieuse particularité chorégraphique observée de nos jours.
La justice m'oblige à déclarer que des tentatives, assez heureuses en ce genre, ont déjà été entreprises. Ainsi , Guys ( ' ) paraît avoir démontré que la Candiote en usage chez les Grecs modernes est la même danse qu'on voyait gravée sur le bouclier d'Achille , et que les anciens Grecs exécutaient sous le nom de danse de Thésée, selon Callimaque et Dicéarque.
Plus tard, Diouloufet (2) a donné un intéressant complément à la démonstration de Guys en prouvant que la Farandoule provençale n'est autre chose que la Candiote des Grecs, et voici comment.
Thésée , revenant de l'ile de Crète après avoir délivré les Athéniens du tribut cruel que les Cretois leur avaient imposé, vainqueur du Minotaure et possesseur de la belle Ariadne, s'arrêta à Délos. Là, après avoir fait sacrifice à Vénus , il dansa avec les jeunes Athéniennes , sauvées par lui du Minotaure , une danse qui , du temps de Plutarque, était encore en usage chez les Déliens, et par laquelle on imitait les détours du Labyrinthe. Voici la description qu'en fait Homère {Iliade, livre XVIII) en parlant du fameux bouclier d'Achille : « après plusieurs autres sujets , Vulcain y a représenté avec une variété admirable une danse semblable à celle que l'ingénieux Dédale inventa dans la ville de Gnosse pour la charmante Ariadne. De jeunes filles et de jeunes garçons sont vêtus de belles robes d'une couleur brillante ; tantôt cette troupe danse en rond , avec tant de justesse et de rapidité que le mouvement d'une roue n'est pas plus uniforme ni plus rapide. Tantôt le cercle dansant s'entr'ouvre, et toute cette jeunesse, se tenant par la main, décrit par ses mouvements une infinité de tours. » Telle est aussi, dit Guys, la Candiote, ou la danse grecque qu'on danse encore sur les- lieux. C'est souvent une fille qui mène la danse en tenant un homme par la main; elle prend un mouchoir ou un ruban dont les autres tiennent chacun un bout, passant et repassant l'un après l'autre, et comme en fuyant, sous le ruban; on va d'abord lentement et en rond; puis la conductrice, après avoir fait plusieurs tours et détours , roule le cercle autour d'elle ; l'art de la danseuse consiste à se démêler de la file et à reparaître tout-à-coup à la tête du branle, montrant à la main et d'un air triomphant , son ruban , comme lorsqu'elle a commencé.
En Provence, dit Diouloufet, c'est ordinairement un jeune homme qui conduit le branle. Tous les autres, garçons ou filles , se tiennent par un ruban ou par un mouchoir ; le conducteur en tient un autre de la main droite qu'il agite dans tous les sens , en lui faisant suivre les différents mouvements qu'il donne à la chaîne. Tantôt il court droit devant lui; tantôt, se tournant tout à coup et successivement à droite , à gauche , il fait faire à la chaîne un vrai zig-zag qui représente parfaitement les
(') Voyage littéraire en Grèce, 3e édition (1783), tome I, p. 174.
(2) Dans les Mémoires de l'Académie d'Aix, tome I (1819), p. 124-130.
détours du Labyrinthe. Ensuite, et ceci est le plus frappant, tous les danseurs élevant leurs bras, sans rompre la chaîne, là conducteur, qu'on peut nommer Thésée, passe et repasse en silence, et comme avec une sorte de crainte, sous le bras de chacun, de droite à gauche, suivi de la personne ' qu'il tient par le mouchoir, et ainsi des autres, et va sortir joyeux et sautant d'entre les bras des deux dernières de la fde en agitant son mouchoir libre, comme le fd qui lui a servi de guide à travers ce dédale.
Encore un mot sur la dernière figure qui imite le peloton dont Thésée se servit pour sortir du Labyrinthe.
La personne qui forme le dernier anneau de la chaîne s'arrête et ne remue plus. Le chef de la file tourne autour d'elle avec le restant de la Farandoule, et chacun successivement s'arrête à mesure qu'il parvient à ce noyau. Bientôt la chaîne ne forme plus qu'un gros peloton qui tourne quelque temps en rond et comme sur lui-même. Après quoi, le conducteur attire à lui en courant le premier qu'il tient par la main , celui-ci son voisin et ainsi des autres ; c'est alors véritablement qu'on croit voir Thésée dévidant le peloton que lui a donné la belle Ariadne, à mesure qu'il s'enferme dans les détours du Labyrinthe et parvient à en sortir, et cette évolution est toujours accompagnée de cris et de grandes démonstrations de joie de la part des danseurs.
Je me suis borné à paraphraser le texte de Diouloufet pour la commodité de ceux qui ne pourraient se procurer le travail quelque peu oublié de cet auteur.
Dans l'ouvrage de Guys , je signale aussi un chapitre consacré à la description d'autres danses grecques; telles que VArnaoute, danse guerrière représentant les combats d'Alexandre (l) et pendant laquelle les joueurs de lyre chantent une chanson commençant par ces mots : Où est Alexandre le Macédonien , qui a commandé à tout l'univers ?
Telle encore la danse exécutée à Belgrade , au premier mai , par des femmes ornées de fleurs de la tête aux pieds , pendant que l'une d'elles chante un refrain que l'on croirait dicté par la muse de la Mythologie :
v.vloz ù.Oz-j i vinfifitxç, i M«t«, i Mxlx. — Sois la bienvenue, nymphe, déesse du mois de mai. —
Ce chapitre, écrit sous forme de lettre adressée à Guys , est dû à la plume facile et élégante d'une femme distinguée, grecque de naissance et par conséquent bien informée des usages du pays où elle avait été élevée. En dehors de leur mérite littéraire, ces pages ne peuvent manquer d'éveiller chez le lecteur un touchant souvenir, quand il songe que leur auteur était la digne mère des illustres Chénier, André et Joseph.
Une annotation de Guys nous apprend que de son temps, c'est-à-dire il y a un siècle à peine, les Marseillais semblaient, avoir conservé l'idée de ces fêtes florales: « dans le quartier de la vieille ville où l'on voit les monuments de la Major et des Accoudes, on trouve, le premier de Mai , de jeunes filles bien parées, sur des autels garnis de fleurs , et leurs compagnes appellent les passants pour offrir des fleurs à la Mayo qui représente Flore et le retour du printemps. »
( » ) Comparez une autre danse historique , appelée les Olivettes, faisant allusion à la guerre entre César et Pompée {Statistique du département des Bouches-du- Rhône, tome III, p. 210 J.
J'ignore si cet usage subsiste aujourd'hui ; j'ignore également si l'on retrouverait quelque part dans le Midi, des traces des curieuses coutumes qui me fourniront le thème final de mon article et qui sont ainsi relatées par Noël et Carpentier (*), d'après les auteurs de Y Encyclopédie : « en Portugal , en Espagne , en Roussillon , on exécute des danses solennelles en l'honneur de nos mystères et de nos plus grands saints. Toutes les veilles des fêtes de la Vierge, les jeunes filles s'assemblent devant la porte des églises qui lui sont consacrées et passent la nuit à danser en rond et à chanter des hymnes et des cantiques en son honneur. En France même, on voyait encore vers le milieu du XVIIe siècle , les prêtres et tout le peuple de Limoges danser en rond dans le chœur de Saint - Léonard , en chantant : Sainte Marie, priez pour nous, etc. Et le père Ménétrier, Jésuite, qui écrivait son traité des Ballets en 1682, dit dans la préface qu'il avait vu encore les chantres de quelques églises qui, le jour de Pâques, prenaient par la main les enfants de chœur et dansaient dans le chœur en chantant des hymnes de réjouissance. »
Robert Mowat.
LA REBOULE A FRAISSES