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LOIRE

On appelle Reboule (2) le repas du soir que font les batteurs de blé le jour où ils achèvent de battre; par extension, on désigne sous ce terme l'ensemble des cérémonies encore en usage le jour de clôture de la battaison.

Avant de battre la dernière couche de froment, les batteurs préparent une gerbe faite des plus beaux épis , ils la décorent de rubans, de fleurs, de branches de vignes chargées de grappes; ils y insèrent une petite croix de paille , munie d'une graine de raisin aux extrémités de ses trois branches supérieures , et la gerbe ainsi disposée, ils l'emmaillottent dans une longue tresse de paille nouée et renouée à divers intervalles et dont les bouts sont si cachés qu'on ne sait ni où elle commence, ni où elle finit.

La gerbe est étendue et fixée sur les bras de quatre fléaux liés transversalement deux à deux; elle est soulevée à l'aide des bâtons des fléaux qui forment comme les colonnettes du dais de la moisson, et transportée par les batteurs de l'aire à la ferme.

Chemin faisant, un des batteurs, verse d'une cruche du vin à ses camarades qui se passent de main en main un même verre. Tous chantent à forte voix la chanson de la reboule (3) :

(') Nouveau Dictionnaire des origines, inventions, découvertes, 1833. Tome I, p. 393, au mot Danse.

(2) En certaines localités, peu (listantes de Fraisses, on dit Revole.

On bat à Fraisses durant environ un mois, du 10 août au 10 septembre.

(3) On la connaît aussi sous le nom de chanson de la llançonnettc (rinçure, dernière goutte du verre). Sur certains points, on dit rinçonnette, rineelette.

« Cher camarade, d'où viens-tu? » toutà l'entour du cul. « Je viens de L'Angleterre, mon chère, mon chère, » Je viens de l'Angleterre , » tout à l'entour du cul

[du verre.

« Camarade, qu'apportes-tu? » tout à l'entour du cul. « J'apporte-t-une gerbe, mon chère, mon chère,

» J'apporte-t-une gerbe, » tout à l'entour du cul du

[ verre.

« Camarade, que payeras-tu? » tout à l'entour du cul. « Je paye une bouteille, mon chère, mon chère,

» Je paye une bouteille , » tout à l'entour du cul du

[verre.

« La bouteille, il est bu', « Encore une chopine , » Encore une chopine , »

m'en donneras-tu plus? »

mon chère, mon chère, tout à l'entour du cul du [verre.

« La chopine, il est bu', m'en donneras-tu plus? »

« Encore-z-un plein verre, mon chère, mon chère, » Encore-z-un plein verre, » tout à l'entour du cul du

[verre.

« Le plein verre, il est bu, m'en donneras-tu plus? » « Encore un demi-verre, mon chère, mon chère,

» Encore un demi-verre, tout à l'entour du cul du

[verre.

« Le demi-verre est bu, m'en donneras-tu plus? »

« Encore un quart de verre, mon chère, mon chère, « Encore un quart de verre, tout à l'entour du cul du

[verre.

« Le quart du verre est bu , m'en donneras-tu plus? » « Encore la rançonnette, mon chère, mon chère,

» Encore la rançonnette, » tout à l'entour du cul du

[verre.

« La rançonnette est bu', m'en donneras-tu plus? »

« R.emets-1'à ton confrère , mon chère, mon chère, » Remets-l'à ton confrère. » tout à l'entour du cul du

[verre.

La petite troupe arrive à la ferme, elle entre, et les porteurs du dais inclinent la gerbe devant la fermière, l'un d'eux la détache et la lui présente. Elle doit trouver l'un des bouts de la cordelette qui l'enserre, et la délacer. Ce bout, rarement elle parvient à le découvrir et, le plus souvent , lasse de chercher, elle coupe la ceinturette d'un coup de couteau (1). Elle sert ensuite aux batteurs un goûter plus abondant et plus arrosé que de

( « ) Nous supposons qu'on n'a battu que du froment ; si on bat eu même temps d'autres grains, on l'ait de chacun de ces grains une gerbe, qu'on otl're avec moins .le solennité: la gerbe de seigle au fermier, la gerbe d'avoine au lils aîné, la gerbe d'orge à lMnéc des fdles.

coutume, mais ceux-ci regagnent bientôt l'aire où le dernier paillier(1) reste à battre.

Ils en battent la face , et avant de prendre le revers , ils suspendent leur travail et guillent.

Guiller , c'est lancer le fléau aussi loin que possible ou l'envoyer aussi près que possible d'un but déterminé (2). On joue d'abord d'une certaine façon, et quand tout le monde a joué , le jeu recommence , mais d'une façon différente. Les moins forts ou les moins adroits ont à subir certaines charges.

Ces charges sont connues sous le nom de charges du cochon , du bourreau , du valet de bourreau.

Quel sera le cochon? Le premier jeu de guille le désignera. Le second jeu désigne le valet de bourreau , le troisième, le bourreau.

Des rubans de diverses couleurs indiquent les vaincus soumis à des charges. Le ruban du bourreau est de couleur vive, moins brillant est celui du valet, celui du cochon est terne.

On reprend le travaille revers du dernier paillier est bientôt battu, et munis de leurs instruments, les uns de leurs fléaux, un autre du râteau qui enlevait la paille, un autre du balai qui poussait le grain auvannoir et nettoyait l'aire, les manœuvres se rendent à la ferme. Ils rattachent la gerbe dénouée , la replacent sur un dais et se mettent en marche pour visiter les hameaux voisins. Devant le cortège, le porteur du râteau fait voler les pierres du chemin que le balayeur approprie , le cochon vient ensuite avec son ruban flétri, ses oreilles, faites de feuilles de chou , la queue de paille dont ses camarades l'ont affublé. Tantôt marchant à quatre pattes, tantôt debout, il pousse les grognements de sa race. Il tente de saisir les filles, mais dès qu'elles le voient, elles prennent la fuite. Ce serait honte pour elles s'il les atteignait. Le même sentiment de répulsion ne se manifeste pas à l'endroit du bourreau dont la fonction est d'embrasser toute femme ou fille qu'il rencontre. Au besoin, si la femme fuit et fait mine de lui échapper, le bourreau appelle à son aide le valet qui doit s'en emparer et la tenir pendant la courte opération de l'embrassade qui va lui être infligée. Pour prix du service rendu, le bourreau permet quelquefois au valet d'embrasser sa victime. Bourreau et valet doivent accomplir consciencieusement leur office. S'ils le négligent, s'ils se montrent indifférents , ils sont battiolés, c'est-à-dire que leurs camarades les saisissent par les bras et les jambes , les balancent et heurtent impitoyablement l'extrémité de leur dos contre un mur, ou à défaut de mur , contre le derrière du cochon.

(') C'est le nom qu'on donne à chacune des couches de b'.é battues successivement. Les batteurs n'ont fa;t leur journée qu'après avo;r batlu un nombre réglementaire de pailliers.

(2) Les formes de ce jeu, qui varie à chaque coup , sont parfois des plus singulières. On ne se contente pas de lancer à tour de bras le fléau ou de viser un but, la souplesse des membres est mise à de rudes épreuves. Parfois le batteur, accroupi, lance le fléau latéralement tn passait ^es b:as derrière ses jambes et en ramenant ses mains devant soi ; parfois il le lance par derrière la tête, à l'aide du pouce et de l'index, sans cesser de tenir chacune de ses oreilles entre l'annulaire et le petit doigt ; d'autres fois, le jet du fléau se fait par l'orteil, qui se meut comme un ressort; enfin, un organe fort dévié de sa fonction, le nez, sert à son tour de propulseur; le batteur se couche et, d'un vigoureux coup de nez , chasse le fléau aussi loin qu'il peut.

Durant toute la promenade la troupe chante la chanson de la reboule dont les couplets sont interrompus par les verres de vin que verse le porteur de la cruche.

Au retour à la ferme, les batteurs trouvent un copieux souper : du mouton, du salé, des pommes de terre, du vin à. fantaisie. Le repas ne se prend pas d'un trait. Il est semé d'intermèdes de chants et de danse ; parmi les danses les plus caractéristiques, il faut noter les Montagnasses qui nous viennent du plateau méridional (*), les Auvergnasses ou bourrées d'Auvergne qui nous viennent des montagnes de l'Ouest, les bourrées locales qu'on pourrait appeler bourrées des pays bas (2). Je regrette de ne pouvoir signaler les traits particuliers de ces danses, les différences ou les nuances qui les distinguent les unes des autres. Je ne puis malheureusement donner que quelques-unes des paroles dont elles s'accompagnent et encore ne puis- je pas préciser à laquelle de ces danses chacun de ces couplets appartient.

Ces couplets sont tantôt français , tantôt en patois. Ils sont suivis les uns et les autres d'interminables la la la.

Les couplets français sont les moins significatifs.

On dit que la grive Aime le raisin, Je ne suis pas grive, J'aime le bon vin.

AUTRE

Le merle blanc Va boire à la fontaine ,

Le merle blanc Amène la Saint-Jean.

AUTRE

« Pour qui cousez-vous ?

» Belle Margueritte?

» Pour qui cousez-vous? »

« Monsieur, c'est pour vous. »

« Jamais on n'avait vu » Coudre, si bien coudre, » Jamais on n'avait vu » Coudre si menu. »

AUTRE

Benoite, quand vous danserez, Tenez-vous droite, dégagez vos pieds.

Le merle que vous fait danser, C'est bien le vôtre, faut le ménager.

(! ) Le plateau cévenol, dont les assises s'étendent jusqu'à la rive droite de la Loire.

(a) On appelle ici pays bas, par opposition à montagne, tout pays de colline ou de plaine.

Les couplets en patois offrent un peu plus d'intérêt.

Dcrré vé nous Touta la nci tsanta

Derré vé nous Touta la nei tsanta

y a-t-un ozelou,

« Fillà, marià-vous! »

y a-t-un ozelou, por les amourous (').

AUTRE

« La barqua vira, mia. »

« Laissa la vira ,

» Ma que vira , ma que vira ,

» Ma que vira dau bon lats('2). »

AUTRE

(3) Que ce venia tsertsà,

Garçoun de la mountagno, Que ce venia tsertsà, Si voula pas dansa.

Ce fari pas vegni, Garçoun de la mountagno, Ce fari pas vegni, Si vouria ma dormi !

AUTRE

(4) Ma maëra vol' que tsandza, Io vole pas tsandzà , Tsandzerai de coëffura, Mai de galant vole pas !

( ' ) Derrière chez nous Toute la nuit chante

y a un petit oiseau , « Filles, mariez-vous! »

Derrière chez nous Toute la nuit chante

y a un petit oiseau, pour les amoureux.

(2) « La barque tourne, mie. »

« Laisse la tourner, » Pourvu qu'elle tourne, pourvu qu'elle tourne,

» Pourvu qu'elle tourne du bon côté. »

Un couplet de danse semblable au nôtre se chante dans la Basse- Auvergne. Henry Doniol : Les Patois de la Basse- Auvergne, p. 108.

(3j Qu'ici venez chercher, Garçons de la montagne , Qu'ici venez chercher, Si voulez pas danser.

Ici fallait pas venir, Garçons de la montagne, Ici fallait pas venir, Si vouliez seulement dormir.

('') Ma mère veut que change, Je veux pas changer, Changerai de coiffure, Mais de galant veux pas.

On chante assez souvent un couplet dont la poétique pensée se retrouve en tout pays , des Gévennes aux Pyrénées.

(*) Abaissa mountagno, que tant nauta se ,

M'empêcha de vcire rnoun amant Dzozet !

Terminons par deux vers qui n'ont d'ailleurs d'autre mérite que de rappeler le costume aujourd'hui disparu que, les jours de fête, nos paysans portaient encore au commencement de ce siècle.

(2) La vesta roudza, lo dzilet blanc,

Acou é la moda dau paysan.

Les chants, les danses, le souper tour à tour suspendu et repris nous conduisent bien avant dans la nuit. Il est près de deux heures du matin quand on quitte la ferme et ce n'est point à ce moment qu'on se sépare. Si tard qu'il soit, la petite bande ne manque jamais de faire une dernière visite à l'aire, et là, elle répète à forte voix la chanson de la reboule et danse, puis elle dispose des planches horizontalement en façon de couches de blé , les batteurs se forment en rangs et de leur fléau frappent sur les planches avec le même ordre que s'ils battaient des épis. Quelquefois les bras des fléaux s'entrechoquent et se brisent , mais plus souvent qu'on ne croirait, cet exercice se pratique avec une remarquable précision. L'esprit des batteurs , que le vin a un peu dépaysé , se retrouve pour ce dernier acte et sait l'accomplir avec une rectitude inattendue.

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