‹ MélusineChapitre 198 sur 235 · DU PAYS DE LA HAGUE ( MANCHE · texte numérisé non relu

DU PAYS DE LA HAGUE ( MANCHE

A Messieurs les Directeurs de Mél usine.

Messieurs ,

La lecture des premiers nos de Mélusine a réveillé en moi tout un monde de souvenirs. J'ai quitté depuis longtemps le pays où mon enfance s'est écoulée ; j'habite loin de la France, mais mon cœur est toujours là-bas. Le souvenir de mes premières années semble même se ranimer avec plus de force à mesure que j'avance en âge. Permettez-moi d'en causer un moment avec vos lecteurs.

Causer est le mot. Je me propose bien de présenter quelque jour un tableau complet des traditions , des productions intellectuelles originales, et même du langage du coin de terre où je suis né , mais avant de l'entreprendre , j'ai besoin d'aller respirer quelque temps l'air du pays, et d'y recueillir les dernières traces d'un monde qui va chaque jour s'effaçant devant la civilisation. Pour aujourd'hui, je me contenterai de glaner ça et là dans mes souvenirs et même clans mes lectures , sans m'astreindre à donner à ma lettre cet ordre logique que l'on réclame dans un livre, mais dont on se dispense dans une causerie.

Le pays où je suis né est la Hague , c'est-à-dire cette partie du département de la Manche qui s'avance à l'ouest-nord-ouest de Cherbourg et semble donner la main aux îles anglo-normandes. Ces îles sont séparées de la Hague par la mer et une mer très-inclémente : — elles en sont depuis huit cents ans séparées par la politique et soumises à l'Angleterre , — mais elles n'en sont pas moins restées sœurs de la Hague par les traditions et surtout par le langage. C'est une chose curieuse en effet , mais que chacun peut constater : la langue de la Hague se retrouve , à quelques nuances près , dans le Dictionnaire anglo-normand publié par M. Métivier, tandis qu'elle diffère notablement de celle qui est consignée dans les trois principaux Dictionnaires du patois normand des frères Duméril , de MM. J. Travers et Dubois et de M. Le Héricher.

Le caractère du pays est celui qu'on appelle en rhétorique le genre tempéré. Il n'a pas de grands cours d'eau , la pluie leur manque pour se développer , mais les collines y abondent , séparées non par des vallées , mais par d'étroits vallons. Quelques-unes de ces collines sont couronnées de rochers qui apparaissent à nu, d'autres sont abruptes et coupées par des ravins , mais la plupart sont arrondies et séparées par des prairies ; pas de grandes forêts , mais quelques bois ; le pays n'est pas nu cependant; les champs sont bordés de haies vives et quelquefois de grands arbres et les chemins se creusent parfois jusqu'à former des ravins profonds où le soleil pénètre à peine. Il y a aussi sur quelques hauteurs des landes couvertes d'ajoncs nains et de bruyères aux fleurs carminées; il y a des falaises dénudées et battues incessamment par une mer écumante , à côté de dunes de sable et de plages sablonneuses où il n'est pas toujours sans danger de s'aventurer ; mais tout T. i.

cela sur une petite échelle ; le pays est varié et accidenté , mais tous ces accidents sont en miniature.

Les traditions, les contes, les poésies du pays ont ce même caractère. Tout cela est ingénieux, gracieux, pittoresque , mais dans une gamme discrète de couleurs. Un grand peintre , né dans le pays , François Millet, en a bien rendu le caractère, mais en l'agrandissant un peu et en le poétisant , tout en le reproduisant avec une scrupuleuse vérité.

Je vous parlerai peut-être une autre fois des traditions de la Hague. Je ne veux pour aujourd'hui vous entretenir — et encore en passant — que de sa poésie, qui, il faut bien l'avouer, ne s'élève pas bien haut.

Un de ses poètes populaires a cherché à peindre le vol de l'alouette qui en été s'élance au-dessus du champ de blé où elle a fait son nid, en chantant toujours et décrivant une gracieuse spirale :

L'alouett' , l'alouett' monte en haut Pour prier Dieu qu'il fass' chaud, Pour ses petits pâtureaux Qui n'ont ni ail' ni manteaux . . .

Jusqu'ici , c'est très-bien , mais il fallait une nouvelle rime en aux , l'auteur pense à couteaux et le voilà déraillé; il ajoute :

Ni couteaux ni alumelles Pour couper leur déjeuner. . .

La préoccupation d'une rime , qu'il n'emploie même pas, lui fait oublier qu'il s'agit de petits oiseaux à réchauffer et qui seraient très-embarrassés s'ils étaient obligés de se servir d'un couteau, avec ou sans manche, pour couper leur déjeuner. La poésie populaire en est souvent là. Le début est parfois heureux , mais il ne faut pas tourner la page.

Une épigramme , qui a déjà trouvé place dans Mélusine, se débite à la Hague sous une forme un peu plus littéraire :

Solet, solet, dors-tu?

— Si je n' dormais pae, que m' voudrais-tu?

— Qu' tu m' prêtisses t'n âne pour allae au p'tun.

— J'dors, j'dors.

Solet, c'est le mot Soleil, car quelques Haguais s'appellent de ce nom , comme les femmes en Espagne s'appellent dona Sol. Inutile d'ajouter que le pétun c'est le tabac. Remarquons que l'auteur de ce dialogue a eu la prétention de faire des vers. Les trois premières lignes en effet riment par assonance. Les poètes populaires ont conservé clans tous les pays ce genre de rimes , qui a disparu à peu près partout de la poésie savante. Quand la voyelle est la même, on prend peu de souci des consonnes : petun rime donc très-bien avec : dors-tu?

La composition haguaise la plus étendue en ce genre — à ma connaissance du moins — est le récit qu'un personnage coupable d'une maladresse, de quelque acte répréhensiblc peut-être, fait de sa fuite et de ses terreurs. Tous les objets qu'il aperçoit lui semblent des ennemis : une vache qui le regarde , un coq qui chante, des moutons qui bêlent, des pies qui jacassent, des laveuses qui rient aux éclats, un moulin qui claquette pendant que l'eau tombe bruyamment sur les roues, sont des dénonciateurs qui vont déférer son crime à la justice.

La forme est assez originale et l'auteur a pris évidemment modèle sur la récitation des psaumes. Chaque

couplet — on pourrait dire chaque verset — est divisé en deux parties, presque égales en longueur, ordinairement rimées , terminées par un refrain de trois syllabes. Tout le verset se débite sur la même note, mais La première syllabe du refrain se dit un ton plus haut. Les deux dernières syllabes retombent sur la tonique. Le récit est assez long : par malheur , je ne me souviens textuellement que de trois versets.

J'rencontris un fliot d'oies qui faisaient: Pêrette, Pêrette; J'criais ( croyais) qn'i disaient : Via allae l'houme à la galette : Coume j'allais!

J'passis ouprès d'un moulin qui faisait : tique taque , tique J'criais qu'i disait: Le v'ià qui s'écappe: [taque;

Coume j'allais !

L'autre verset n'est pas rimé, même par assonance, mais il est plus piquant :

J'rencontris un p'tit tchien qui faisait: gniaf, gniaf! Sans mes gambes il airait mordu men bâton. Coume j'allais!

L'idée de livrer ses jambes aux morsures d'un roquet pour préserver son bâton , est d'une bouffonnerie originale.

Les habitants de la Hague n'ont pas de danses à proprement parler , ils n'ont que des rondes , et encore le règne de ces rondes est-il fort court. On ne danse que pendant les belles nuits d'été.

Les rondes commencent à la Saint-Jean , à cette fête du solstice d'été que l'on continue à célébrer par toute l'Europe — sous divers noms — depuis les beaux jours du paganisme.

A cette époque, les jeunes gens fabriquent de grandes couronnes de Heurs en forme de couronne royale , avec un pigeon de papier au centre , en souvenir de celui que saint Jean-Baptiste vit descendre sur la tête de Jésus au moment où il le baptisait. On suspend cette couronne audessus d'une place, ou même au-dessus d'une rue; le soir on allume du feu dessous , c'est le signal de la danse. Les jeunes filles, les garçons arrivent en foule; on chante , on fait des bouffonneries , on se poursuit , on s'embrasse , on joue jusqu'à ce qu'on tombe de fatigue, et l'on recommence le lendemain. Au bout de huit jours, la couronne est fanée , on la renouvelle , et les rondes se prolongent encore une semaine ou deux, et puis c'est fini jusqu'à l'année suivante.

La danse commence invariablement par une ronde dont je n'ai jamais su qu'un couplet.

A la Saint-Jean, ma fille. . .

(J'aimerai qui m'aime) •

Des orange' il y a

(J'aimerai qui m'aime, m'aime)

Des oranges il y a

(J'aimerai qui m'aimera).

L'air se compose d'un petit nombre de notes et débute par une sorte de psalmodie , mais ce refrain : « j'aimerai qui m'aime » « j'aimerai qui m'aimera » prend un charme particulier quand on entend de fraîches voix de jeunes filles le murmurer à l'heure où les parfums du foin coupé embaument la campagne et où le bruit des vagues, plus sensible la nuit, se fait entendre doux et mesuré au pied de la falaise.

On chante d'abord allegretto, niais à mesure que la danse s'anime, on presse le mouvement. Une ronde

est remplacée par une autre , et ces rondes sont généralement des occasions de baisers ;

Embrassez cell' qui vous plaira, Nous en ferons de même.

Il y a nombre de ces rondes qui ont même pour but d'encourager les timides en les raillant. Celles des « Trois filles bonnes à marier » est bien connue, et Mélusine l'a publiée dernièrement avec la musique. Dans le texte imprimé , on fait intervenir un berger. A la Hague, c'est un écolier qu'on invite à danser et qui veut embrasser la plus jeune.

Nous nous mîmes toutes Pour l'en empêcher.

L'écolier timide La laisse échapper.

Les jeunes filles se moquent de lui :

Quand on tient la caille Il faut la plumer, Quand on tient les filles, Faut les embrasser.

Cette version me semble préférable au texte imprimé dans Mélusine et ailleurs.

Ces rondes, comme on voit, sont en français. Il y en a aussi en patois : la vache qui nargue les juges, par exemple :

Ma vaque s'en allit paître Dans le pré à Durand, etc.

Mais celle-là doit venir de la Haute-Normandie , le dialecte l'indique et aussi le genre de plaisanterie , un peu trop scatologique. Je transcrirai tout à l'heure une autre ronde en patois de la Hague.

En attendant, puisque je suis sur le chapitre des rondes, permettez-moi de vous en signaler quelquesunes qui, pour n'être pas normandes, n'en ont pas moins droit à trouver place dans une publication consacrée à la Muse populaire.

Je les ai trouvées dans un recueil, imprimé à la vérité, mais que je suppose assez rare. Il a pour titre : Brunetles ou petits airs tendres « avec les doubles et la basse continue, » etc., in 12. Je ne puis indiquer la date précise de l'impression, le premier feuillet ayant été arraché, mais le privilège est de 1696, dernière date. La musique est imprimée en caractères mobiles et avec cette grande variété de clefs en usage alors.

Ce qui me fait supposer que ce recueil est rare , c'est — outre que je ne l'ai vu indiqué nulle part — le bruit que fit, il y a une quinzaine d'années dans les journaux littéraires , la découverte d'une chanson citée par La Fontaine et perdue depuis. Dans la fable : Le Meunier son fils et l'âne , La Fontaine fait dire à l'un de ses personnages :

Je conseille à ces gens de le faire encadrer, Ils usent leurs souliers et conservent leur âne. Nicolas, au rebours, et quand il va voir Jeanne, Il monte sur sa bête et la chanson le dit.

Les chansons sur les ânes ne sont pas rares dans la littérature populaire, mais celle-ci ne se retrouvait pas, et les commentateurs de La Fontaine s'en désolaient. Gérusez , dans sa première édition classique , fit comme les autres ; mais , dans la seconde , il annonça que la chanson avait été retrouvée à Orléans, dans un recueil manuscrit, par M. le Camus, traducteur d'Horace. Or,

cette chanson tant cherchée se trouve dans mon volume , p. 200 avec la musique à trois parties , plus un air spécial pour le second couplet. Cet air spécial est ce qu'on a nommé plus tard un « air varié. » Les deux couplets primitifs sont même suivis de deux autres que je crois de la façon de l'éditeur ou de quelque autre rimeur de peu de goût et que , pour cette raison, je ne vous transcris pas.

Le premier couplet, qui a été souvent imprimé, a pour refrain :

Vous y perdez vos pas ,

Nicolas!

Sont tous Vos pas perdus pour vous.

Au second couplet le refrain change ; c'est à ce second couplet que La Fontaine fait allusion.

Adieu , cruelle Jeanne , Si vous ne m'aimez pas , Je monte sur mon âne Pour galoper au trépas.

— Courez , ne bronchez pas ,

Nicolas !

Surtout n'en revenez pas , Courez, ne bronchez pas, etc.

Dans les autres couplets, Jeanne prend un bâton, une béquille pour chasser l'amoureux qui l'importune. Jeanne ne devait pas avoir de « béquille. » Si elle eût été infirme ou laide, l'insistance de Nicolas ne s'expliquerait guère. Ceci , comme on voit , nous mène bien loin de certain récit sentimental publié dans le Journal du Dimanche , que M. J. Lesguillon rattache à ce refrain.

Ajoutons ici, par parenthèse , qu'il existe une chanson normande sur le même sujet, l'air est différent, mais la pensée est la même.

Ah! pouour (pauvre) Nicolas,

dit-on à l'amant rebuté ,

Compt' les qu'villes de la porte, Tu seras (sauras) combien' l'y en a.

Les déconvenues des amoureux sont un des thèmes souvent exploités par la muse populaire.

J'arrive aux rondes contenues dans le recueil des Brunettes ou petits airs tendres.

Je me contenterai pour aujourd'hui d'en signaler quatre. Voici d'abord la fille qui veut un mari :

Ma fil . le, veux- tu un bou De mar.jo . laine ou de mu

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