‹ MélusineChapitre 211 sur 235 · DANS LES TEMPS MODERNES · texte numérisé non relu

DANS LES TEMPS MODERNES

La science des Mythes n'a le plus souvent affaire qu'à des traditions dont l'origine se dérobe sous le voile des temps. Sa tâche consiste à le soulever au risque de se payer elle-même d'erreur. Elle se félicitera donc de trouver l'occasion de voir les traditions mythiques naître sous ses veux, de noter les circonstances qui les ont produites, aussi bien que la manière dont s'est accomplie leur transformation.

Elle sera autorisée à en tirer des déductions sur l'origine de traditions, contes et coutumes qui ont pris naissance en d'autres temps dans des circonstances analogues, et elle y trouvera une clef qui lui permettra de pénétrer dans le secret de la lente composition d'autres œuvres du domaine de la mythologie, dont les éléments ou les facteurs ne sont connus "que partiellement ou point du tout.

A celui qui étudie de nos jours la vie du peuple, la possibilité de pareilles observations s'offre plus souvent qu'on n'oserait le conjecturer. En thèse générale, la faculté de produire des mythes n'a jamais tari absolument, parce qu'elle est la qualité distinctive non pas seulement de certains âges et de certaines civilisations, mais d'un certain état de culture et de civilisation où s'est arrêté le peuple dans les nations les plus cultivées. C'est ainsi qu'il a pu arriver et qu'il peut se faire encore de nos jours que le même phénomène, le même fait naturel soit à la même époque diversement perçu et produise des impressions diverses sur les classes différentes d'une seule et même nation. Les uns le reçoivent comme un décalque exact de la réalité historique ou physique , les autres comme une image fantastique, comme une impression plus ou moins colorée qui ne reproduit que les couleurs et l'ombre des traits moraux. Nous nous proposons dans ces lignes de confirmer ces observations par quelques exemples qui prouvent indubitablement que les mêmes forces qui dans les temps anciens ont créé les mythes sont encore agissantes dans le temps présent, bien que dans un cercle plus restreint. J'espère que ces communications seront accueillies par les directeurs de cette revue comme une marque de reconnaissance pour leur entreprise si méritante et par les lecteurs comme un confraternel salut.

Mes exemples à citer appartiennent tous au genre des contes, c'est-à-dire à ces récits mythiques qui se rattachent à un fait historique précis, à une -personne, à une localité. 11 ne sera pas sans intérêt de voir combien peu il reste de la vérité exacte dans la tradition mythique et quelles réminiscenses multiples rappelant des récits mythiques antérieurs ont couvert cette charpente osseuse de leur revêtement de chair et de nerfs.

La rue principale de la vieille ville de Danzig, la

Grand'Rue», offrit pendant des Merles un singulier

rangées de maisons avec, de hauts

pignons et datant de l'époque de la Renaissance, qui

s'élevaient sur des perrons de pierres et se recou-

unient de la riche parure des sculptures les plus artistiques, étaient interrompues par une place déserte, qui n'était, séparée de la rue que par une clôture en planches. Une vieille tradition rapportait que ce lieu était maudit et que toute tentative de le rebâtir était d'avance frappée de malédiction. Ce n'est que dans l'année 1838 qu'un pharmacien, M. Sadewasser, dont le laboratoire y touchait, fit l'acquisition de cet emplacement et le surbâtit pour donner plus d'extension à sa propre maison à laquelle il donna pour enseigne un Lion d'or.

Cette lacune ainsi comblée n'avait pas toujours existé dans la Crand' Rue. Autrefois il s'élevait sur cet emplacement un édifice digne en tout point de ceux d'alentour, qui fut démoli en 4530 après les événements que voici. Sept jeunes marchands avaient loué cette maison et en avaient fait le théâtre de leurs débauches ; entres autres ils y exécutèrent , avec un nombre égal de filles de joie, une danse impudique qu'ils appelaient la danse d'Adam et d'Eve (tripudium Adami et Evte). Surpris par les sergents du grand conseil, ils furent emmenés en prison et comparurent, devant le tribunal. Le jugement fut cruellement dur et tout à fait en harmonie avec l'esprit sévère du siècle de la Réforme. Hommes et femmes , tous ceux qui avaient {iris part à ces orgies, furent mis au pilori, publiquement, battus de verges et à jamais exilés de la ville et de son domaine. Leurs biens furent confisqués et la maison détruite de fond en comble et rasée. Un édit défendit à tout jamais de couvrir la place par des constructions nouvelles. Ce décret n'était que la mise à exécution d'une interprétation toute particulière des lois existantes d'après lesquelles ( Weichbild Artikel 38 et Glossen) une maison sise à l'intérieur des murs de la ville devait être démolie quand elle avait été le théâtre d'un viol commis sur une jeune fille ou une femme.

Quand, dans l'année 1540, l'archevêque titulaire d'Upsal, Olaf Stor, (Olaus Magnus) banni de sa patrie séjourna à Danzig, il fut en rapport avec l'ancien propriétaire de la maison , un marchand du nom de Jacques de Campen, et il visita avec lui l'emplacement. Il lui entendit dire que la destruction de sa propriété ne l'avait pas peiné, d'autant que le grand conseil lui avait voté un dédommagement de 500 florins (*). La réalité

(*) Unum in œternam commendationem Regia: civitatis Gedanensis, terrœ Prussia* versus aquilonem, hic afferre licebit, quod circa annos Domini M D XXX quidam impurissimi mercatores , Lutherana licentia presumptuosi , numéro septr/ii cum tôt meretrietbus nudato sexu choream (quam Adami Evseque vocabant) praemissa turpissima saltatione instituere conantes in ipso exordio jussu magistratus capti et ad publicam staluam ignominiis plenam vehementissimis chordis ac asperrimis virgiscaesi, bonisque omnibus privati extra dominia eoruni et portam civitatis educti , perpétue, sunt proscripti, domusque solo aequata sub lege annexa, ne quis eam ullo unquam tempore inhabitaret. Fundus et domus ha;c cuidam t'amosissimo mercatori, Jacobo Campen nomine, attinebat, hune que locum cum eo sententiam pnedicti magistratus approbante aliquoties vidi. Olai magni île gentibus septentrionalibus. lioma-, 1555, ilb. XV, cap. xr.

L'événement se trouve raconté une seconde fois dans le Sitlenspiegel d'Krasmus Francisci, Psiu . , 1670, et cela

évidemment d'après le récit d'Olaus Magnus. Une note manuscrite qui se, trouve dans un volume des archives de la ville. (Sehlief, Schumannsches Archiv, vol. 50, a" 8, p. 151-153), ajoute que le conseil paya 510 florins de dédommagement.

de ces faits historiques vint à être oubliée dans la suite des temps. A sa place, la légende s'empara de l'événement, se transmit dans la mémoire des habitants, jusqu'à ce qu'elle-même aussi vînt à s'y effacer.

Il y a une vingtaine d'années de cela, j'ai recueilli de la bouche de quelques vieilles gens les indications suivantes :

Les uns ne savaient plus qu'une chose, c'est que, à la place où est aujourd'hui la pharmacie au Lion d'or, avait demeuré autrefois le chevalier Barbe- Bleue (le Barbe-Bleue de Perrault) et qu'il y avait égorgé nombre de jeunes fdles. Gomme châtiment on lui avait détruit sa maison et laissé la place vide et déserte.

Mais une bonne vieille me conta tout au long l'histoire suivante : A la place désignée demeurait autrefois un marchand très-considéré qui reçut en dot de sa jeune et charmante femme des richesses immenses. A ses premières couches , il se glissa dans la chambre de l'accouchée qui dormait et lui perça le mamelon du sein avec une aiguille d'argent à six faces et empoisonnée qui entraîna une mort subite. Personne ne se douta de la cause. Après les délais passés du temps de deuil, le veuf conclut une nouvelle alliance avec une seconde héritière, mais sa rapacité ne lui donna pas encore de repos. Il renouvela son crime , et la seconde femme succomba de même à l'empoisonnement par l'aiguille d'argent. Le marchand se maria et assassina ainsi une femme après l'autre jusqu'à la sixième. La maison était bien devenue un objet de terreur par ces nombreux décès ; cependant une septième jeune fille consentit à s'unir au négociant dont la fortune était colossale.

Au moment où elle devait avoir ses premières couches, elle eut un songe effrayant. La dernière des victimes de son mari lui apparut revêtue de son blanc linceuil, montra du doigt une trace de sang au milieu de son sein, et ht voir comment elle avait été tuée par l'aiguille empoisonnée. La femme se réveilla, et conçut les soupçons les plus graves contre son mari. Aussitôt elle courut chez sa mère et lui communiqua la vision nocturne. La mère, en femme avisée, recommanda à sa fille de ne rien laisser paraître de ses soupçons et prit en secret ses dispositions. Pendant les couches elle se tint toujours cachée dans le voisinage de sa fille. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il y eût apparence du moindre danger. Un jour, la garde avait quitté l'appartement et bavardait dans la cuisine avec les domestiques qui croyaient le maître absent de la maison. Celui-ci vit le moment opportun. Déjà il s'approchait du lit de l'accouchée avec l'instrument empoisonné, quand la belle-mère s'élança sur lui en poussant un cri et appela au secours des hommes apostés. Le

Jacques Campen nous est connu pur d'autres sources. Il était marguilHer de l'église principale de la ville, de l'église de Sainie-Marie, et mourut en 1542. En 1667, remplacement désigné sous le nom de « Place déserte » fut divisé par le magistrat en deux moitiés et affermé aux propriétaires des deux maisons voisines, les héritiers du Bourgmestre Nathanael de Schmieden et une veuve Jaski. On construisit des écuries sur une partie de l'emplacement. En 1695, la famille de Schmieden offrit d'acheter les deux parties et d'y construire des maisons. Le conseil y donna zoa assentiment a la condition qu'elle pourrait s'entendre avec les héritiers Jaski. Il ne parait pas que l'arrangement eut lieu. Sur la parcelle des de Schmieden fut ensuite élevée la maison du pharmacien Sadewasser, l'autre resta vide jusqu'en 1838.

meurtrier fut emprisonné et livré aux jug>'s. On rouvrit les cercueils des six femmes et, sur la sentence unanime des juges, il fut décapité et écartelé, sa maison fut rasée. On sema du sel sur l'emplacement , et l'on chargea de malédictions tous ceux qui oseraient la reconstruire.

Il est intéressant de comparer cette légende avec le fait historique. Le peuple n'a gardé dans ses souvenirs que cette circonstance, c'est que la catastrophe a été amenée par le meurtre et le déshonneur de sept femmes. Le récit moderne s'est formé de divers fragments de vieilles légendes. C'est à la Bible qu'est emprunté le fait d'avoir semé du sel sur l'emplacement de la maison. Abimélech détruit Sichem et sème du sel sur ses ruines (Juges, 9, 45). On voit par divers passages (Deut., 29, 20, Sophony, 2, 9, Jérém., 17, G, Psaume 107, 34, Job, 39, 6) que semer du sel et répandre une pluie de soufre sur une terre, c'était la vouer à la malédiction , à la stérilité , et la frapper du même châtiment que Sodome et Gomorrhe.

La manière dont s'exécute le meurtre rappelle d'autres légendes. Schott ( Walachische Mœhrchen, p. 1125), raconte que la mère de Schneewittchen veut la tuer dans ses couches. Dans le roman d'Eraste ( V. Keller, Lebrun Diocl des Buhel, p. 33), Aphrodiosia se tue en prison avec une aiguille avec laquelle elle se blesse « sous le teton gauche ». Fait plus important, des armes en argent sont toujours mortelles. Avec une flèche d'argent, Finn Mac Coul , le père d'Ossian , tue la sorcière avec le doigt. ( Erin von K. v. K, II, 5, 89. ) Des Elfes lancent des flèches d'argent « Elf arrowes », c'est-à-dire des pointes de flèches , de pierres à fusil , ferrées d'argent et que l'on porte comme amulettes. (Philosoph. transaction, XXII , 790). Une arme chargée d'un trait d'argent ne manque pas son but; même ceux qui , par des forces magiques , sont devenus invulnérables , ne peuvent se dérober à la blessure faite par une balle d'argent, ou un bouton d'argent , et ces blessures amènent la mort ou ne guérissent jamais. L'effet est encore plus sûr quand cet argent provient d'un héritage. (ïhuringe, Oldenburg, Holstein. V. Wuttke, der deutsche Volksaberglaube der Gëgenwart. Berlin, 1809, p. 407, 421 , 713. )

Au printemps 1875 , un bruit qui courut à Danzig sur un événement merveilleux qui devait avoir eu lieu dans une salle de danse , « au Vignoble » , située dans le faubourg de Schidlitz, mit en mouvement toute la domesticité féminine de la ville. Je n'entendis parler du fait que quinze jours après le mardi gras dans une société savante, à un souper qui suivit la conférence et où un personnage de marque , occupant une haute situation scolaire, rappela le fait comme un exemple de la crédulité inconcevable de sa servante. Huit jours après , notre couturière nous rapporta le même fait qu'elle avait entendu raconter aux bonnes d'enfants du voisinage, et, le même jour, notre cuisinière revint à la maison encore toute émue par le récit qui lui avait été fait de cet événement dans la famille de son frère , qui était simple ouvrier. Huit jours après , l'affaire était devenue le sujet de toutes les conversations dans les auberges et dans les magasins fréquentés par les gens de petite condition.

On disait que l'un des derniers dimanches , une servante était allée à confesse et à communion. Malgré les remontrances de sa mère , honnête blanchisseuse , qui lui représenta qu'elle ne devait pas profaner ce jour par des réjouissances mondaines , elle n'avait pu résister à la tentation et était allée le même soir danser au a Vignoble ». La punition de son impiété ne se lit pas attendre. Vers minuit, elle vit venir à elle un étranger élégamment vêtu, avec des cheveux noirs et des yeux de feu, noirs comme du charbon, qui l'engagea à une valse. Elle se laissa aller au plaisir de s'appuyer sur son bras; il dansait avec une grâce parfaite, mais de plus en plus vite. Bientôt les autres danseurs s'arrêtèrent pour regarder ce couple qui continuait toujours à tourner. L'orchestre était placé sur une tribune parée des attributs de tous les métiers. L'un des musiciens fixa avec plus d'attention le couple dansant, et qu'éprouvat-il quand il remarqua que l'étranger avait le pied fourchu de Satan! 11 y rendit attentifs ses camarades, et, au beau milieu de la valse qu'ils jouaient, ils changèrent d'air et entonnèrent un cantique religieux. L'heure de minuit sonnait. Alors le diable attira à lui plus fortement sa danseuse , et , dans un furieux tourbillon , il passa avec elle à l'autre bout de la salle , et traversa la fenêtre dont les carreaux brisés la couvraient encore quand on la trouva dans le jardin tout endolorie, couchée sur l'hcibe verte. Le diable avait disparu. La vérité de ce récit fut si généralement admise dans le monde des ouvriers et petits artisans, que le théâtre de cette action prétendue, qui jusque-là avait reçu de nombreux visiteurs, fut quelque temps abandonné. Il n'y eut plus moyen de décider une jeune fille à y aller danser. Mais comme même parmi les petites gens il y en a qui réfléchissent , que beaucoup , sans vouloir ajouter foi à ce miracle , n'osèrent cependant nier un fait qui se racontait partout, il arriva que cette nouvelle légende eut le sort qui généralement atteint les mythes dans le cours de leur évolution. Elle reçut une interprétation rationaliste : on élimina les traits merveilleux de l'histoire par une explication naturelle , et en tirant de l'issue de l'enlèvement des conclusions affirmatives sur leur base et leur principe, on imagina une cause vraismblable d'après le sens commun , et la raison.

Quatre semaines environ après que j'eus entendu pour la première fois ce récit, il surgit une version dillérente, qui fut bientôt plus généralement accréditée. D'après elle, l'étranger mystérieux n'était pas le diable en personne , mais un concurrent envieux de l'aubergiste; c'était enfin le propriétaire d'une maison de danse située non loin de là, mais peu fréquentée, et qui s'était déguisé et avait munie cette mascarade pour discréditer le local de son heureux rival. A première vue, un connaisseur retrouvera dans cette version les traces de l'evhémérisme des yens du peuple qui a commencé son oeuvre de destruction contre le mysticisme de la tradition.

L'occasion était trop favorable pour que je ne fisse pas sur place des recherches minutieuses mais prudentes afin de savoir si quelque événement réel avait servi de base à la fable. Je réussis à établir avec évidence les faits suivants: Le Mardi -Gras, avait eu lieu dans le jardin du Vignoble une fête dansante qui dura jusque tard dans la nuit. Aux coups sonnants de mi-

nuit, les musiciens eurent l'idée étrange de donner une aubade à l'aubergiste dont le jour de fête tombait sur le mercredi des cendres. Ils venaient de jouer un air de danse; tout aussitôt, sans transition et sans que le public dansant fût prévenu de leur intention, ils attaquèrent un choral de toute la force de leurs instruments. Les sons de cette musique d'église frappèrent d'une manière inattendue l'oreille , le cœur, l'imagination des auditeurs qui étaient dans toute l'excitation de la fête, et ils produisirent les impressions les plus diverses. Bientôt retentirent de nouveau les airs de danse , et ce ne fut qu'un très-petit nombre d'assistants qui apprit la cause de ce singulier intermède. Beaucoup d'entre eux quittèrent le local. Ces faits peu graves en eux-mêmes formèrent toute la matière, toute la réalité qui suffit au mythe pour se constituer. Mais il est évident qu'il a fallu qu'un motif psychologique véritablement influent s'y soit ajouté pour faire de ces éléments le récit accrédité par des milliers d'habitants.

Voici comment je m'explique les faits.

Dans les classes de la société qui , à Danzig , fréquentaient les jardins publics , la religion catholique est plus fortement représentée que dans les classes supérieures. Il y a lieu d'admettre que dans ce bal de Carnaval, une grande partie des assistants étaient de la fraction catholique de la population , qui était au dernier point excités par les luttes politiques et les discussions sur les droits de l'Église et de l'État , récemment soulevées en Prusse, et peu intelligibles pour le peuple. Cela même les avait rendus plus exacts que dans des temps ordinaires à suivre les prescriptions de leur religion.

Représentons-nous l'impression formidable que dut causer sur des esprits ainsi disposés et peut-être déjà inquiets du contraste frappant entre les sons d'une mélodie religieuse succédant subitement et par surprise à ceux d'une musique de danse, et retentissant dans la salle en même temps que le son des cloches annonçait aux catholiques croyants que le temps du jeûne avait commencé et les invitait à se pénétrer des souffrances du Sauveur et à s'abstenir de toutes les réjouissances mondaines! Ces instruments n'étaient-ils pas comme des voix qui leur représentaient tout à coup ce plaisir d'une fête qu'ils voulaient prolonger jusque dans la matinée, comme un acte coupable, voire comme le péché et le mal en personne? Une fois que la conscience est réveillée de son repos, l'homme peu cultivé est enclin à blâmer avec l'abus du plaisir, le plaisir lui-même. Dans ces moments d'émotion morale les exhortations de son confesseur lui reviennent à l'esprit comme un reproche, et un remords, et il condamne même un plaisir permis, comme un acte coupable. C'est une croyance répandue dans les peuples chrétiens de tous les pays, que le son des doehes ou d'un chant d'église a le pouvoir de chasser de mauvais esprits, des diables ou des sorciers. De plus, chacun de nous sait fort bien combien le peuple a de peine à saisir des notions abstraites. Il voit les idées sous une forme matérielle et tangible ; le mal se transforme pour lui aussitôt en Malin.

N'était-ce pas une conséquence naturelle, que plusieurs des assistants de cette fête, se représentèrent leur action, celle des autres participants comme un sacrilège, comme la violation d'un jour sacré, et ce choral retentissant comme une musique d'en-haul au-

quel ils durent de s'affranchir subitement de l'exaltation de la danse , ne devait-il pas paraître à leur imagination comme si le diable en personne venait d'être chassé de la salle? Cette idée fut le germe du Mythe. Quelques personnes racontèrent ainsi les faits, la légende se forma, et se répandit cependant partout. Un modèle ne manquait pas à ces embellissements. C'était une légende sur le diable qui avait cours depuis des siècles. En voici une version telle qu'elle se raconte en Thuringe.

A Hirschfeld , on célébrait une noce , et la danse venait d'être ouverte par les jeunes mariés quand trois messieurs de distinction entrèrent dans la salle et demandèrent la faveur de prendre part à la fête ; on ne pouvait leur opposer de refus, alors même que l'un d'eux demanda à faire un tour de danse avec la jeune mariée. Mais , ô terreur ! l'homme , qui devait être Satan en personne, s'enleva avec la fiancée en passant par la fenêtre, suivi des deux autres. On les poursuivit jusqu'au ruisseau de Beiersdorf qui forme la frontière, mais on ne trouva là que la couronne de mariage. Le lieu où ce fait se passa fut désigné plus tard par le nom de la couronne de mariée qui se dit dans le pays : Schapel, et fut appelé : le Champ de Schapel. C'est là que de malins esprits tiennent leurs réunions. (Voir Eisel , Sugenbuch des Voigtlarides, Géra 1871. P. 10.) Pour le connaisseur, il est évident qu'ici , au contraire, le nom de la localité fut expliqué par une légende plus ancienne. C'est avec une légende de cette nature que celle de Danzzig prit corps et se fondit. Mais il restait un pas à faire ; le récit en se propageant mit en oubli la date de l'événement. Il ne resta qu'une circonstance, c'est que la catastrophe avait été causée par la profanation d'un jour sacré. Un dimanche ordinaire ne suffisait pas à expliquer ce fait C'est ainsi qu'on essaya de motiver autrement le fait : la jeune danseuse s'était rendue dans la salle de danse le jour où elle s'était confessée. C'est ainsi que la légende reçut sa forme définitive et se répandit parmi les masses populaires. Qui s'en étonnerait quand on voit que de nos jours, dans le domaine religieux , de nouvelles légendes se produisent et se répandent parmi des milliers d'hommes qui y ajoutent foi?

C'est un fait bien reconnu par tous les mythographes , que des héros historiques, dont l'image est gravée en traits ineffaçables dans le souvenir de la postérité, sont élevés au rang de figures mythiques, et revêtus d'attributs dits surnaturels et sont supposés entretenir des rapports avec le monde des esprits. La tradition du chasseur noir qui se raconte en Allemagne et en Suède de Wodan ou Odin, en Angleterre de l'ange Gabriel, en France de Proserpine, se rattache selon d'autres récits dans le Danemark au roi Waldemar le Grand, en Allemagne à un général du Grand Electeur, dans le pays de Galles au roi Arthur, en France aux Maccabées et à Hugues Capet. Le paysan du nord de l'Allemagne dit que le vieux Frédéric a exilé et chassé les nains jusque de l'autre côté de la mer Noire, que Napoléon Ier a de même fait déguerpir les sorcières, les revenants. Il arrivait plus rarement que des personnes vivantes ou qui venaient de mourir fussent élevées, elles aussi, par l'imagination productrice de

mythes, dans le domaine du merveilleux et du surnaturel. Ce fut là le sort de plusieurs grands fondateurs fie religion, dont la personnalité sublime laissa à leurs contemporains l'impression d'une grandeur morale extraordinaire. La légende pieuse avec une rapidité merveilleuse enroula son feui liage et ses festons autour de leurs faits et gestes. Il est intéressant de suivre ce phénomène tel qu'il se reproduisit sur quelques personnalités marquantes de nos jours. J'ai en vue, non pas des génies religieux , mais politiques. Le bonheur merveilleux par lequel Napoléon III s'éleva, par la i et la violence, sur le trône présidentiel et impérial, lui valut auprès du peuple un caractère mystérieux. Je me rappelle avoir lu que dans les premières années de son vi'iïne, le bruit courait parmi les paysans que tous les soirs pénétrait jusqu'à lui un petit homme gris, que c'était le diable en personne ou bien un esprit familier, qui lui donnait ses conseils. La cause occasionnelle de cette tradition était ce fait qu'un des intimes du Président ou de l'Empereur s'appelait Vieillard et entrait chez lui sans être annoncé.

Mais bien plus merveilleuse est la légende qui s'attache au personnage romanesque de Garibaldi. Il est devenu le point central de tout un cycle de légendes.

Déjà, en 1848, l'admiration et l'amour du peuple italien l'avait entouré d'une auréole de saint; ses succès fabuleux en Sicile et à Naples renforcèrent l'idée que l'homme du peuple se faisait de lui, et lui firent croire que Garibaldi disposait de forces surnaturelles. On porta des images de Garibaldi comme des amulettes. A Parme , on lui amena des enfants malades pour qu'il leur imposât les mains et les guérît. Un jour, dans les Abruzzes, des brigands avaient déjà terrassé un Anglais, admirateur passionné de Garibaldi , et le menaçaient de mort quand ils découvrirent sur sa poitrine un médaillon avec le portrait de Garibaldi. Aussitôt la scène changea. Les brigands se mirent à genoux devant le saint et épargnèrent leur victime. L'apparition des chemises rouges dans la campagne de 1859 produisit une profonde agitation dans la population lombarde. On remarqua avec un respect religieux et une profonde vénération que le général recherchait chaque soir la solitude pour se livrer à ses pensées. Bientôt on dit que tel ou tel avait vu la forme vénérable d'une dame blanche, traverser le camp et se perdre dans le voisinage de Garibaldi, soit dans une tente, soit au bord d'un lac silencieux , sur une cîme couverte de forêts. C'était, disait-on, le spectre de sa mère qui visitait le héros et délibérait avec lui. On prétendait que l'apparition ne manquait jamais la veille d'une bataille. Cette légende fit revivre sous une forme moderne l'Egéric des anciens Romains. Ici l'inspiration n'est plus l'amie mais la mère du héros, et c'est là un trait psychologique délicat qui reflète la sympathie avec laquelle le peuple italien s'intéressait à la vie de famille de son favori.

Trois ans après, Garibaldi entreprit, avec ses volontaires, l'expédition pour la délivrance de Rome , qui se termina par la journée malheureuse d'Aspromonte dans les montagnes de la Calabre. Cette expédition , elle aussi , fut. enveloppée dans la trame du mythe. Un correspondant de la Gazette de la Croix, du 17 septembre 1862, écrit ceci : A l'un de mes amis, il a été raconté par un paysan Calabrais que , dans le passage des montagnes , Garibaldi et sa troupe avaient souffert des jours entiers

de la chaleur et des tortures de la soit" et qu'ils tombaient comme des mouches. Alors le général fit tirer un coup de canon contre une roche , et aussitôt un torrent d'eau fraîche et pure en aurait jailli. On voit clairement qu'un épisode du passage du désert (4., Moïse, 20), est ici appliqué aux soldats de la liberté et à leur chef.

Tandis que l'imagination enflammée de l'Italien cultivé voyait en Garibaldi le grand héros national devant lequel devaient trembler tous les ennemis, il arriva inévitablement que, dans la croyance populaire, sa personne prit des proportions encore plus grandes. Quelle tournure prendrait une biographie de ce héros, écrite d'après les récits de ce monde populaire et d'après leur façon de comprendre les choses ! Recueillie de la bouche de contemporains , ne ferait - elle pas croire qu'un être surnaturel était apparu au milieu des conditions ordinaires de la vie et les avaient interrompues par une série de miracles?

Ce n'est pas seulement aux yeux de quelques-uns de ses compatriotes que l'image de Garibaldi se transfigura et prit une grandeur surnaturelle. La nouvelle du débarquement de Garibaldi en Sicile et de sa marche triomphante sur Palerme , atteint, quatre semaines plus tard, les côtes d'Arabie. Alors le voyageur allemand , le baron de Maltzan qui sous l'habit d'un pèlerin mahométan d'Alger osait visiter les lieux saints de l'Islam , avait eu l'occasion d'entendre à la Mecque une conversation entre pèlerins sur les derniers événements d'Europe. Il était question là du héros « Kalliwali » qui débarqua de force sur une île garnie de canons ennemis; les canons avaient fait tomber sur lui une pluie de boulets , mais il les avait pris tout seul , et mis en fuite les ennemis par son aspect terrible. Les uns croyaient que ce n'était pas un homme , à vrai dire , mais un terrible Djinn, ou mauvais esprit, qui prenait seulement de temps en temps le corps d'un homme, pour remplir sur terre quelque tâche mystérieuse. D'autres , au contraire , prétendaient avoir appris de la bouche de témoins oculaires que Kalliwali était à la vérité un homme , mais si laid et si horrible à voir, qu'il mettait en fuite les ennemis par sa seule apparition. Il avait une barbe rouge qui descendait jusqu'à terre ; sa bouche était terriblement grande , et garnie de dents semblables à des défenses de sanglier. Sa taille était gigantesque. Aucun homme ne pouvait atteindre sa tête avec la pointe de l'épée et la main étendue. Il portait une chemise rouge qui tous les jours était trempée dans le sang de ses ennemis et tenait de là sa couleur. Cette chemise sanglante faisait l'effroi des ennemis ; sa seule vue suffisait pour les terrifier, ils se représentaient aussitôt le sort terrible que leur préparerait l'homme de sang, s'ils tombaient entre ses mains. Un monstre de cette espèce n'avait pas besoin d'armes , parce que personne ne pouvait supporter sa vue. Ses yeux ressemblaient à des flammes dévorantes, ses sourcils aux soies d'un sanglier. Il se nourrissait de la chair de petits enfants, et il n'y avait point d'horreur qu'on ne l'eût vu "nimcttre (l).

Dans tous ces exemples, le souvenir très- affaibli des détails de l'événement réel et historique est presque

(t) Maltzan, Wallfahrt nach Mekka. Leipzig, 1865, II, 134, ss.

noyé dans les débris de mythes provenant de civilisations antérieures. Ces débris servent à L'imagination populaire qui cherche toujours des formes tangibles; ils lui servent à revêtir de charmes nouveaux l'impression monde que l'impression a laissée dans l'âme du peuple. Nous pouvons prouver que beaucoup de légendes du Moyen- Age et de l'antiquité classique ont pris naissance de la même manière, mais rarement le secret de leur formation et de leur développement nous est révélé d'une façon aussi claire que dans les récits de date toute moderne qu'on vient de lire.

W. Mannhardt.

Page 1