TRADITIONS POPULAIRES
DU DÉPARTEMENT DE i/ORNE.
L'abbé Fret, dans ses Chroniques Percheronnes, nous l'ait connaître une partie des superstitions encore en vigueur dans la région de l'arrondissement de Mortagne. Toutefois , son récit semble loin d'être complet et il reste encore à glaner après lui, dans le champ si vaste des croyances populaires.
Sous ce rapport, le département de l'Orne, en y comprenant certains cantons des départements voisins, paraît se pouvoir diviser en deux circonscriptions assez tranchées. L'une comprend la portion Est du département ; l'autre , celle de l'Ouest , c'est-à-dire le pays de Domfront.
Feux de Saint-Jean.
Certaines pratiques , du reste , sont communes à ces deux régions , par exemple les feux de la saint Jean et de la saint Pierre. Ces derniers semble-nt surtout en vigueur dans le nord de l'arrondissement de Mortagne. On rassemble des brindilles, copeaux, menues branches et autres combustibles au pied d'un mât érigé pour la circonstance , et l'on allume le tout. Dans le sud du même arrondissement l'on fait plutôt un cercle de substances inflammables à quelque distance de l'arbre. L'assistance danse en rond , pendant l'incendie , tout en se tenant en dehors du cercle. Aux environs de Mamers (Sarthe), par suite du malheur arrivé à une jeune lille, qui, il y a quarante ans environ, aurait été brûlée vive, on prit le parti de former la ronde en dedans du cercle ou de la roue enflammée.
Dans certaines communes de l'arrondissement de Domfront, ces feux portent, assure-t-on , le nom de taupe-mulot, dont nous ignorons le sens véritable.
Abeilles,
L'on croyait, il n'y a pas longtemps encore, dans le pays percheron , absolument nécessaire , lorsqu'un propriétaire de ruches mourait, d'attacher un crêpe noir à ces dites ruches. On les frappait ensuite doucement du doigt, en disant ces mots aux abeilles : « Belles, votre maître est mort. » L'omission de cette formalité aurait entraîné le trépas des mouches à miel, ou , tout au moins , leur disparition.
Influcuce de la Lune.
Les gens du Perche croient également à l'influence de la lune sur le développement de la végétation. Il faut , d'après eux , semer en cours ou en croissant les graines des plantes destinées à une belle croissance , telles que trèfle, luzerne, chanvre. Le temps de décours est préférable pour les autres , tels que laitues ,
pois, choux pommés, lesquels ne doivent pas dépasser une certaine hauteur. L'on doit aussi couper les arbres et tirer le cidre en décours, sans quoi le bois se trouverait piqué des vers, et le breuvage serait trouble et impropre à la consommation.
Odeur des lloutons.
Peut-être se mêle-t-il aussi un peu de superstition aux effets funestes attribués par nos Percherons à l'odeur des moutons. Il suffit, dit^on, qu'un troupeau de ces animaux passe près d'un bois que l'on est en train d'écorcer, ou d'un étang que l'on pêche , pour qu'à l'instant, la sève s'arrête et que le poisson meure.
lia Grêle.
D'après le dire des habitants de l'Eure et de la portion orientale de l'Orne, nos prêtres catholiques auraient quelque peu hérité du privilège qu'avaient les anciens Druides, de régler le cours du soleil et la marche des saisons , à leur fantaisie. Au moyen de certaines paroles magiques tirées du Bréviaire, le curé de la paroisse peut s'élever dans les nuages et faire tomber la grêle sur les champs de ceux qu'il veut punir. Il est vrai que l'on force l'ecclésiastique à retomber sur terre en tirant un coup de fusil, muni d'une balle bénite, sur le nuage qui lui servait de domicile. J'ai entendu, il y a bien des années, conter l'histoire d'un paroissien qui, furieux de voir un gros nuage à grêle menacer son champ , s'empressa de le viser et de tirer. Le lendemain , l'on apprit que le pasteur, à l'exemple de Vulcain , s'était brisé la jambe , en tombant du ciel à terre.
lia nuit de Noël.
L'on voit encore , dans la commune de Lhôme-Chamondat, canton de Longny, quelques débris d'un vieux château-fort, dit a Château de Garnies, » entouré d'un marécage. Ce manoir renfermerait un trésor caché dans une grotte , dont la porte s'ouvre pendant la nuit de Noël, au premier coup de minuit, pour se refermer sitôt le douzième sonné. On voit parfois pendant cette même nuit, une procession vêtue de blanc, faire le tour des ruines. La légende rapporte que certaines personnes ayant voulu fouiller à l'endroit où le trésor était déposé , parvinrent à une grille qu'elles ne purent ouvrir, parce que le travail fait pendant le jour, se trouvait miraculeusement défait pendant la nuit.
Ce qui est certain, c'est qu'il y a environ un demisiècle, des Anglais arrivèrent au château de Garnies, pour y trouver ce trésor déposé, disait une vieille charte , à une certaine distance d'un gros chêne. L'arbre avait disparu depuis longtemps et leurs recherches restèrent infructueuses.
Il n'y a pas plus de quarante ans, on voyait à l'entrée du mur d'enceinte de ce manoir, du côté gauche de la chaussée , une petite chapelle servant de lieu de pèlerinage et accompagnée d'une source dont l'eau guérissait les maladies des enfants. On prétend également que des animaux fantastiques se montrent parfois, la nuit, près de ces débris. Il y a là , sans doute , une réminiscence du classique loup-garou, mais nous n'avons rien pu obtenir de précis à ce sujet.
Ea tout cas , ce château de Garnies , comme tous les manoirs du même nom, passait pour être La retraite de chevaliers félons (Cf. le latin Ganeo, le vieux français Gonin, « escroc, filou »). A droite des ruines se voit le mont du gibet, où l'on pendait les voyageurs. C'était probablement le lieu servant aux seigneurs , lorsqu'ils exerçaient leurs droits de haute justice.
Usage de récolte.
Il est d'usage, dans le Perche, lorsque la récolte a été rentrée au grenier, de faire un signe de croix sur les grains destinés à la nourriture de l'homme. Il convient de voir là plutôt une pratique pieuse, qu'un véritable acte de superstition.
Ames «les morts.
L'usage d'ouvrir la fenêtre de la chambre où un homme vient d'expirer et de vider tous les vases contenant de l'eau, pour que l'âme puisse s'envoler librement et ne coure pas risque de se noyer, n'est pas inconnu dans les environs de Mamers (Sarthe). On le retrouve, au reste, sur d'autres points du territoire français. Notre locution populaire « faire voir l'âme •> d'un pendu dans un verre d'eau », ne se rattacherait-elle pas à quelques croyances de cette sorte.
Les apparitions infernales semblent assez rares dans les récits de nos paysans percherons. Voici cependant une histoire qui nous a été contée. Le propriétaire d'une maison , située nous ne nous rappelons plus dans quelle commune, mais qui avait été acquise par des moyens malhonnêtes, vit, un jour, descendre par la cheminée, l'âme de son ancêtre, auteur du vol. Elle était noire comme le charbon. Celles de ses six successeurs descendirent l'une après l'autre par la même voie. Leur teinte se trouvait d'autant moins foncée, qu'un plus long espace de temps s'était écoulé depuis l'époque du méfait, et qu'ils en avaient eu moins de connaissance. Le maitre de l'immeuble remarqua même avec plaisir la blancheur immaculée de l'âme du dernier possesseur, qui était son père. L'on ne dit point si cette vision le décida à restituer.
La Fée du Manoir.
Les croyances superstitieuses se rattachant à des objets inanimés paraissent plus fréquentes dans l'ouest du département. Déjà, au château de Rânes (arrondissement d'Argentan), l'on voit comme une trace de pieds incrustée sur le rebord d'une fenêtre. Le petit roman de M. le marquis de Lonlay, intitulé : Les Eaux de Bagnoles, nous donne l'explication de ce phénomène. Le castel appartenait à un chevalier, lequel tomba éperdùment amoureux d'une fée des environs. Celle-ci consentit à l'épouser, à la condition que son fiancé ne prononcerait jamais le mot de mort devant elle. L'en* gagement pris en due forme, le mariage fut conclu. Longtemps les époux vécurent en bonne intelligence. Toutefois, un jour qu'il y avait fête au manoir, la fée, tout occupée à sa toilette, ne se pressait pas de descendre pour recevoir les invités. Le chevalier, à bout de patience, monte à la chambre de sa femme, et s'écrie : « En vérité, dame, vous seriez bonne, tant vous êtes lente, à porter la mort en terre. » A ces mots, la fée s'envole en répétant à plusieurs reprises : « La
mort! la mort! » Et c'est la trace de ses pieds que l'on voit aujourd'hui encore sur la muraille du vieux manoir.
Médecine populaire.
Les Domfrontais croient fermement qu'en fichant un clou dans le mur, à la hauteur de la partie du corps dont on souffre, le mal quitte le patient, pour s'aller loger dans ledit clou. Nous nous rappelons avoir souvent vu aux environs de Bagnoles-les-Bains, des pierres posées dans l'embranchement d'arbustes et d'arbrisseaux. Le patient plaçait le caillou à la hauteur de la partie dolente. Le mal entrait aussitôt dans la pierre. Par exemple, celui qui la déplaçait, héritait de la douleur, à peu près comme le serviteur du prophète Elisée hérita de la lèpre de Naaman.
Légende*
Enfin , nous terminerons ce petit mémoire , par le récit d'une légende plus moderne évidemment, et qui doit dater à peu près de l'époque de la révocation de l'édit de Nantes. Le château de la Guimandière (commune de la Poterie-au-Perche , canton de Tourouvre ) , appartenait, dans ce temps-là, à un seigneur protestant, M. de Tournebœuf, mais dont la famille entière était catholique. Les fêtes de Noël arrivées , toute la maison du sieur de Tournebœuf se rendit à la messe de minuit. Ce dernier, invité à suivre l'exemple commun, répondit avec un affreux juron, comme un huguenot qu'il était, qu'il aimerait mieux être rôti vif que de prendre part à un tel acte de superstition. Le malheureux fut exaucé bien au-delà de ses désirs. Lorsque la famille rentra au logis, l'on trouva le mécréant embroché devant la grande cheminée de la cuisine et rôtissant comme un simple poulet. Un gros chat noir, dans lequel on reconnut aussitôt le diable en personne , faisait tourner la broche. 11 n'y a pas plus de vingt à trente ans , l'on montrait encore la cheminée où avait eu lieu cette terrible exécution. Depuis elle a été démolie. Quant à la broche et au chat, on ne nous dit pas ce qu'ils sont devenus. Toute cette légende n'aurait-elle pas pour fondement principal le nom même de Tournebœuf? Ce qui est certain, c'est qu'une famille de ce nom occupa le château de la Guimandière jusque vers l'époque de la Révolution. Une rente perpétuelle a même été fondée pour des messes à dire , chaque année , afin d'assurer le repos de l'âme de Madame de Tournebœuf et de sa demoiselle. La fondation comportait à l'origine un assez grand nombre de messes annuelles ; mais par suite de la dépréciation dans la valeur des espaces monnayées, ledit nombre se trouve aujourd'hui réduit à quatre.