JACQUES L'IDIOT
CONTE PICARD
Un bomme avait un fils tellement bête qu'on ne le connaissait |ias sons un autre nom que celui de Jacques l'Idiot. Etant devenu malade, il envoya son fils quérir
un médecin; mais, connaissant la béteté de Jacques, il lui recommanda de n'en demander qu'un seul. L'enfant, pour ne pas oublier la recommandation , se mit à répéter en chemin à haute voix : qu'il n'en vienne qu'un ! qu'il n'en vienne qu'un !
Il fit la rencontre d'un semeur à qui il répéta sa phrase. « Dis plutôt, malheureux, qu'il en vienne dix mille » , s'écria le semeur. — Qu'il en vienne dix mille! qu'il en vienne dix mille ! répéta Jacques machinalement. Il répéta donc ce refrain jusqu'à ce qu'il fût arrivé auprès d'un berger aux prises avec un loup. — Qu'il en vienne dix mille ! cria Jacques en passant. Furieux, le berger le frappa de sa houlette, en lui disant: « Malheureux, dis plutôt que le diable Yenvole! (') » Et Jacques de répéter : Que le diable Venvole! que le diable l'envoie! jusqu'au moment où il fit la rencontre d'un enterrement. — Veux-tu te taire ! veux-tu te taire ! lui cria-t-on de toutes parts avec indignation , dis plutôt que le bon Dieu bénisse son âme. Jacques ne se fit pas prier, il continua son chemin tout en disant : Que le bon Dieu bénisse son âme ! — Que le bon Dieu bénisse son âme , dit-il à des gens qui étaient en train d'écorcher un âne. — Tu ne vois donc pas que c'est une charogne, lui dit-on? — C'est une charogne , cria-t-il de plus belle. — C'est une charogne , répéta-t-il en passant devant un marié qui se rendait à l'église. — Dis plutôt que le bon Dieu l'enflamme, lui dit-on en le frappant de coups de canne. Et il répéta : que le bon Dieu l'enflamme ! Justement tout le village était en émoi à cause d'un incendie qui venait de se déclarer et qui menaçait de tout détruire. Aussi, vous pouvez penser quel accueil reçut Jacques l'Idiot lorsqu'il parut criant à tue tête : Que le bon Dieu l'enflamme ! On lui donna force horions et coups de bâton , en lui disant : « Dis plutôt qu'il l'éteigne! » — Qu'il l'éteigne! qu'il l'éteigne! répéta Jacques en continuant son chemin. Il arrive en face de la porte d'un forgeron qui soufflait son feu depuis trois jours sans pouvoir l'allumer. En entendant les paroles de Jacques : qu'il l'éteigne ! le forgeron lui dit : « Attends, propre à rien, attends, je vais t'apprendre à te moquer de moi , et , prenant son marteau , il assomma net le malheureux idiot. — Le coq chanta et il était jour.
Conté en picard par Auguste Gourdin, âgé de 63 ans, ancien meunier à Warloy-Baillon (Somme).
Henri Carnoy.