JEAN DE L'OURS
CONTE PICARD (2)
Il y avait une fois un cantonnier et sa femme qui vivaient péniblement de leur travail. Us possédaient un coq qui, n'ayant rien à manger à la maison, allait pendant le jour chercher sa nourriture dans les dois. Tous les soirs, Catherine (ainsi s'appelait la femme du cantonnier) allait à sa rencontre et le ramenait; mais il lui
(i) L'emporte.
(?) M. Emm. Cosquin a publié dans ses Contes populaires lorrains (Romania, 1876) une variante de ce conte, accompagnée de savants rapprochements.
arriva, dans une de ces courses, de rencontrer un ours qui se jeta sur elle et l'emporta dans une grotte qu'il mura avec une énorme pierre. Un an après, Catherine mit au monde un fils, poilu comme un ours, moitié enfant et moitié ours, auquel elle donna le nom de Jean de l'Ours.
Un jour sa mère lui dit : « Si tu pouvais ôter la pierre qui ferme l'entrée de cette grotte, tu me rendrais un fameux service. — N'est-ce que cela, mère, je n'ai besoin pour l'ôtcr, que de mon petit doigt. » En effet, rien qu'avec son petit doigt, Jean fit tomber la porte. La mère et l'enfant purent ainsi se sauver. Arrivés à la maison du cantonnier, ils frappèrent à la porte. — Toc, toc! Qui est-ce qui est là? — Ouvrez, c'est moi, Catherine votre femme, qui revient du bois. Le mari ouvrit, se fit raconter tout ce qui était arrivé et prit la résolution d'envoyer à l'école, dès le lendemain, cet enfant qui ressemblait à un ours.
A l'école, les camarades de Jean ne manquèrent pas de le taquiner en lui tirant le poil; mais lui, pour se venger, les assommait à coups de poing. Le maître alors , ayant voulu intervenir, fut rossé à son tour par Jean de l'Ours qu'on ne put garder plus longtemps à l'école et qui fut renvoyé à ses parents. Ceux-ci l'envoyèrent en apprentissage chez un forgeron. Mais à la forge Jean frappait si fort que les fers se brisaient sous son marteau ; il fut congédié à cause de cela. — Maître, dit Jean , je désire que vous me donniez pour salaire tout le fer que j'ai cassé; je voudrais m'en faire une canne. — Prends, dit le forgeron.
Après avoir forgé sa canne , Jean partit. En traversant un bois , un bûcheron qui brisait et tordait de gros arbres sans effort, lui demanda où il allait. — Faire mon tour de France , veux-tu venir avec moi. — Volontiers , répondit le bûcheron qui s'appelait Tord-Chêne. Les voilà partis ensemble ; au bout de quelques heures ils rencontrèrent une grande montagne qui leur barrait le chemin. Ils étaient là , ne sachant quel parti prendre, quand survint un jeune homme qui, d'un coup de poing, fendit la montagne et ouvrit un passage. — Qui es-tu? lui demanda Jean. — Je suis Brise-Montagne. — Veux- tu venir avec nous ? — Volontiers.
Ils marchèrent pendant tout un jour et arrivèrent enfin à un château abandonné dans, lequel ils s'installèrent tranquillement.
Les vivres commençaient à s'épuiser. Ils convinrent que deux d'entre eux iraient à la chasse le lendemain , tandis que le troisième resterait au château pour apprêter le repas commun et sonner la cloche quand le moment du retour serait arrivé.
Brise-Montagne fut désigné par le sort pour rester au château. Il était en train de faire la cuisine quand un nain se présenta à lui en disant :
Un peu de bouillon, Pour l'amour de Dieu ; Un peu de bouillon, Surtout qu'il soit bon.
Brise-Montagne lui donna du bouillon ; mais le nain , après y avoir goûté, le lui jeta à la figure en disant :
Je ne veux pas de ton bouillon Car il n'est pas bon.
— « Tu vas me le payer, vilain espiègle» , dit Brise- Montagne , et il voulut battre le nain qui saisit dans un
tas de fagots un bâton et roua de coups Brise-Montagne. Celui-ci oublia complètement de sonner la cloche.
Jean de l'Ours et Tord - Chêne , revenus , ne manquèrent pas de demander à Brise-Montagne ce qui avait pu lui faire oublier de sonner la cloche. Brise-Montagne leur raconta comment il avait été battu par un nain ; ses camarades se mirent alors à le bafouer.
Le lendemain , Tord-Chêne dut garder le château ; le nain de la veille se présenta, lui dit les mêmes paroles qu'à Brise-Montagne, et aînés avoir goûté de son bouillon , le rossa pareillement après le lui avoir jeté à la figure. Il oublia, lui aussi, de sonner la cloche à l'heure du dîner.
Le troisième jour, ce fut le tour de Jean de l'Ours, de garder le château. Le nain lui apparut au moment où il faisait la cuisine, et lui dit : Un peu de bouillon, Pour l'amour de Dieu ; Un peu de bouillon , Surtout qu'il soit bon.
— Tiens , en voilà ! s'écria Jean en plantant sa canne de fer dans les côtes du nain.
Quand vint l'heure de midi, Jean sonna la cloche et les deux chasseurs revinrent curieux de savoir ce qui avait pu arriver à leur camarade. Us furent bien surpris de voir le nain empalé ; tandis qu'ils étaient à le contempler, Jean de l'Ours , qui le croyait bien mort , retira sa canne de son corps. 0 surprise! voilà le nain qui se relève et qui s'enfuit poursuivi par les trois compagnons. Au moment où ils allaient le saisir, il disparut entre des pavés mal joints. Nos trois aventuriers enlevèrent les pierres une à une ; tout à coup ils découvrirent l'entrée d'un puits très-profond. Brise-Montagne s'y fit descendre par ses amis, suspendu à une corde. En chemin la peur le prit et il se fit remonter précipitamment. Il en fut de même pour Tord -Chêne. Jean de l'Ours dit : Descendez-moi, je jure de ne pas me faire remonter sans savoir ce qu'il y a au fond de ce gouffre.
Arrivé au fonds du puits , il se trouva en face d'une galerie à l'entrée de laquelle se trouvait un nègre. — « Noiraud, si tu ne m'indiques pas ce que contient ce souterrain, je te tue. » — « Ce souterrain contient un palais magnifique gardé par des soldats et des bêtes féroces. Dans ce palais, sont enfermées trois princesses d'une beauté merveilleuse. Celui qui les délivrera pourra choisir pour femme l'une d'elles. » Telle fut la réponse du nègre.
Jean de l'Ours , armé de sa bonne canne , enfonça la porte. Il fut aussitôt assailli par une troupe de lions et de tigres qu'il combattit vaillamment. Au bout d'une heure, il était vainqueur. Il s'empressa d'aller délivrer les princesses. Il les attacha l'une après l'autre à la corde qui lui avait servi à descendre et les fit hisser successivement toutes trois par ses compagnons. Comme il était en train de se faire remonter lui-même, ses compagnons coupèrent la corde et il fut précipité dans le gouffre. Il fut tout meurtri de sa chute. Par bonheur, une vieille négresse qui se trouvait là lui donna une bouteille de baume dont la vertu était de guérir toute espèce de plaies ; puis elle appela une bête fantastique qui était dessous terre. « Ami, dit-elle, mets-toi sur le dos cet animal, il te sortira du gouffre; mais à une condition, c'est que chaque fois qu'il fera coin! coin1 tu lui donnes à manger un morceau de ta chair.
Quand Jean revit la lumière du jour, il avait donné à manger à cette bête insatiable la moitié de ses jambes. Mais il avait encore du baume de la négresse. Il s'en servit pour se guérir.
Sorti des profondeurs de la terre, Jean chercha ses compagnons, finit par les trouver et les tua, puis il épousa la plus jolie des trois princesses sur la possession de laquelle Tord-Chêne et Brise-Montagne n'avaient pu s'entendre. A partir de ce jour, il vécut heureux et tranquille , et même il était devenu bel homme , ayant perdu tout son poil d'ours , grâce à l'excellent baume de la négresse.
Conté en picard par Eugène Quesne, âgé de 41 ans, à Warloy-Baillon (près Amiens).
Henri Carnoy.