‹ MélusineChapitre 69 sur 235 · PENDJAB · texte numérisé non relu

PENDJAB

Chargé par le gouvernement anglais de délimiter les Frontières du Pendjab avec l'Afghanistan, M. Thorburn a profité des quelques années qu'il a passées dans la vallée de Bannu pour étudier les peuples qui habitent

cette région lointaine au delà de l'Indus. Son ouvrage se compose de deux parties. La première (138 pages) retrace l'histoire sociale et politique des habitants de ce district. Nous ne nous y arrêterons pas, malgré son intérêt, parce qu'elle sort du cadre de ce journal. — La deuxième partie est consacrée aux coutumes et aux croyances populaires de ce pays. La langue qui y est parlée s'appelle le Pushto et ses habitants, les Pushtans, se subdivisent en Bannuchis, Waziri, Khotoks et Marwats. — Nombreuses sont les superstitions dans cette partie de l'Inde ; parmi elles nous remarquons celle du « mauvais œil » dont on se préserve par des amulettes bénites, ou en devenant meilleur musulman , et la croyance aux Djinns, esprits invisibles, bons ou méchants. Pour les chasser, il suffit de prononcer les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu en arabe ; d'autres fois , les amis du patient battent du tambour de toutes leurs forces autour de sa tête; il y a de quoi, en eifet, faire fuir la maladie et même le malade.

M. Thorburn donne ensuite cinquante contes; à dire vrai , la plupart sont des anecdotes plutôt que des contes ; plusieurs sont fort gais et spirituels , même un peu salés, ce qui ne les empêche pas de faire partie de la catégorie des contes à moralité, au contraire, car tout est bien qui finit bien. En voici un qui est connu de nos lecteurs, sous une forme peu différente et qui serait à sa place dans nos conteurs de la Renaissance. Je le recommande à ceux qui cherchent des sujets d'opéra-bouffe , et me borne ici à le résumer :

Un pauvre teinturier avait un procès et une jolie femme nommée Fatime. Fatime s'en alla plaider la cause de son mari auprès du juge, du kazi, du vizir, enfin du roi. Tous lui promirent leur appui si elle consentait à leur accorder un rendez-vous. La fûtée qu'elle était promit tout ce qu'on voulut, peut-être davantage, et les convia à un entretien secret à différentes heures pour la même nuit, dans sa propre maison. — Le juge arriva le premier et trouva sa charmante Fatime faisant cuire sur le feu un sirop savoureux. — Bonne odeur, rlit L'amant impatient, mais jetez là votre cuiller et venez dans mes bras. — Patience, répondit la belle en lui jetant sur les genoux avec sa cuiller un peu de mélasse bouillante. Pendant que le pauvre juge se frottait les genoux, on entend à la porte : Pan ! pan ! — Mon mari! s'écria Fatime. — Saint prophète, que devenir? crie le juge se tordant les mains — Tenez, lui dit Fatime , jetez sur vous le long voile de ma mère, mettez-vous dans ce coin obscur et broyez-moi du blé avec ce moulin à main. Entre alors le kazi, pommadé el parfumé comme fiancé le jour des noces. — Voyez, lui dit-elle, je vous ai préparé des friandises — Les seules

(') Bannu or our Afghan Fronder, by Thorburn. - London, Trubner, 1876, iu-8°, xn-480 p. with raap. Prix: 2-2 fr. 50. T. I.

friandises que j'aime , c'est vous, dit-il, mais quelle est cette vieille dans le coin ? — Ne faites pas attention , c'est ma tante; elle est sourde et à moitié aveugle. — Plus rapide que jamais, le moulin allait son train. — Tout-à-coup on entend à la porte : Pan ! pan ! — Ciel, mon mari , s'écria Fatime. — Je suis perdu si je suis découvert, murmure le kazi — Imbécile, va te mettre à genoux dans cet autre coin ; je jetterai sur toi une peau de bête, sur ton dos je placerai la lampe et personne ne te remarquera. — ■ Aussitôt dit, aussitôt fait!

— Le galant vizir entrait à ce moment. — Comme la lumière a été bien placée pour un rendez-vous d'amour, dit-il joyeusement en frottant ses mains grasses l'une contre l'autre! — Hélas, un double coup retentit à la porte ! — Par Allah et le prophète ! si mon aventure arrive aux oreilles du roi , adieu mon vizirat ! — Ne crains rien, ce n'est que mon mari, il partira tout de suite. Mets-toi à genoux près de la vache dans le coin sombre de ma maison, et fais semblant de manger du foin comme elle. — Le roi arrive sous un déguisement.

— Me voici enfin , belle Fatime , nous n'avons pas de temps à perdre. Et leste , il lui passe amoureusement le hras autour de la taille. — Patience, Majesté, vous me serrez trop fort. —A ce moment, le coq matinal proclama l'aurore , et du haut d'une mosquée voisine , le .Mollah appela les fidèles à la prière. — Le roi tressaillit à ce bruit, mais se remettant : Preste, la belle , vite , aimez-moi ! pourquoi me donner rendez-vous à pareille heure ? — Sire , demandez-le à cette vieille dans le coin, lui dit Fatime en lui désignant le juge qui broyait son blé avec plus de rage que jamais. Pendant que Sa Majesté qui avait la vue basse, cherchait dans le coin, Fatime s'esquive, enferme ses galants et appelle tous les voisins. Le roi s'approche de la vieille, arrache le voile et reconnaît le juge. — Que fais-tu là? débauché, dit le roi. — Le malheureux juge, incapable de parler, lui désigna l'endroit où la lampe expirante jetait ses dernières lueurs. Le roi renverse la lampe et voit la piteuse mine du kazi. — Je t'y prends ! magistrat vertueux. — A son tour, le kazi, le dos tout endolori de la position gênante qu'il avait depuis deux heures , indique l'endroit de la maison où la vache était à l'étable.

— Un être se lève lentement de la litière et s'avance.

— Le roi reconnaît son vizir. — Voilà donc ton austérité si vantée , vizir ! — Le vizir répondit avec une humilité feinte, mais habilement il suggéra que ce qu'il y avait de mieux à faire , c'était de déguerpir et au plus vite.

C'est ainsi que Fatime obtint justice pour son mari, sans avoir rien sacrifié de son honneur.

Voici une autre histoire : la Princesse muette , qu'on retrouve dans la collection des contes bohèmes d'Erben ,ous le titre : Sagesse et Fortune. — Un roi avait promis le donner sa fille, devenue subitement muette, à quiconque la ferait parler; ceux qui échouaient étaient condamnés à mort. Un jeune prince tenta l'aventure et raconta une histoire aux courtisans assemblés. Un charpentier, un tailleur, un orfèvre et un fakir voyageaient de conserve. Une nuit que le charpentier faisait sentinelle, pour passer le temps, il sculpta une femme dans nu morceau de bois; quand ce fut au tailleur à veiller, il s'amusa à habiller la poupée; l'orfèvre, à son tour, l'embellit de boucles d'oreilles; le fakir pria Dieu de

l'animer et Dieu l'exauça. — Alors ils se querellèrent pour la possession de la belle femme. Qui, selon vous, devait la posséder? demanda le prince. Chacun des courtisans donna son avis ; l'un tenait pour le charpentier, un autre pour le tailleur ou l'orfèvre. — Et moi, dit le prince , je soutiens que c'est le fakir ! — C'est vous qui avez raison, s'écria la princesse. — Princesse ! j'ai gagné votre main , repartit aussitôt le jeune prince.

M. Thorburn donne ensuite quelques fables. Elles sont extrêmement spirituelles et vraiment il faudrait les citer toutes. On y trouve quelques éléments mythiques, tels que « l'Eau de la Vie analogue à la fontaine de Jouvence, et qui donne une éternelle jeunesse (*) » dans la fable : le Raisonnement du Porc-Epic; « l'Etre qui n'a pas son cœur dans le corps » dans la fable de l'Alligator et du Chacal, qui n'est autre que la fable du Pantchatantra; le Crocodile et le singe (2). Mais il faut s'arrêter et parler maintenant des proverbes. Le sujet est en lui-même intéressant. Les proverbes résument en effet les idées d'un peuple. Il est vrai que chaque proverbe a presque toujours son contraire, et Sancho n'était jamais embarrassé pour en trouver une kyrielle à l'appui de son opinion du moment. Aussi , est-ce un procédé de raisonnement très -commode que la citation d'un proverbe approprié à la circonstance, et c'est sans doute ce qui a popularisé le dicton : les proverbes sont la sagesse des nations, car on peut toujours en trouver à l'appui de son opinion qui est naturellement la sagesse même. — Beaucoup de nations n'ayant jamais eu aucun rapport entre elles ont les mêmes proverbes , parce qu'en somme ceux-ci ne sont que la résultante des sentiments humains et de la morale naturelle. Ceux qui voudront s'édifier sur l'histoire des proverbes et sur leur emploi par les auteurs français liront avec plaisir la préface de Leroux de Lincy dans son livre des Proverbes. M. T. en donne 1,100. La plupart sont assez peu remarquables. Nous citons ci- dessous ceux qui nous ont paru les plus curieux.

De vase vide sort grand bruit. — Il est toujours bon d'être le premier, sauf pour mourir. — La mouche dit : Mourir sur la figure d'une jeune fdle, ce n'est pas mourir. — Le sommeil est frère de la mort. — Prêter, c'est semer un ennemi (correspondant aux proverbes français suivants : Garde-toi de prêter, car à l'emprunteur, cousin-germain et au rendre, fds de p ; ou:

Ami au prêter, ennemi au rendre ; ou : Quiconque prête or ou argent, — Deux choses il perd entièrement, — Sçavoir : l'ami et l'argent). — Toujours le louveteau devient loup. — L'ami se connaît dans l'adversité , non aux bons dîners. (Donec eris felix, etc.)

Ennemi intelligent vaut mieux qu'ami stupide. (C'est la morale de la fable de l'Ours et de l'Amateur des jardins.)

L'eau tombe dans l'eau. (L'eau va toujours à la rivière.)

Quand le maître n'a pas de chance , le chien de garde lui-même est endormi.

Or pur ne craint pas le feu.

(1) Voir sur l'Eau de la Vie: Ralston, Russian Folk laies, p. 310 et ss.

(2) V. Pantchatantra, p. 273. Traduction Lancereau et à la (in du volume pour les fables similaires. — V. aussi le Pantchatantra dcBeiifey. Leipzig, 18S9.

Celui qui désire la ruine de sa tribu, amène la sienne propre.

Les yeux d'un libertin et les mains d'un voleur ne sont jamais en repos.

Bêlement de chevreau est rire de loup.

Chacun est roi rlans sa maison. (Charbonnier est maître chez soi. ) <•» m, ).£«. *i>^ » ;H»«»v» "£^TJZ-

Ane qui va à la Mecque en revient toujours un âne.

Le malheur d'un autre fait un peu plaisir. (La Rochefoucauld a dit : Il y a toujours quelque chose d'agréable dans le malheur d'un ami. )

Les parents disent : notre fils grandit. Ils oublient que sa vie diminue.

Plus une poule engraisse, plus son anus se resserre.

Personne ne sent l'odeur de sa bouche. (Le proverbe latin est plus énergique : Stercus cuique smim bene okt.)

Le porc-épic dit : 0 mon fils, ton poil est plus doux que du beurre; le corbeau dit : mon fils, tu es plus blanc que mousseline.

Moi d'abord, le monde après. (Après moi le déluge.)

Ne fais pas compagnie avec plus puissant que toi. (Pot de fer et pot de terre.)

Tu n'as pas la réputation d'être mauvais sujet, tu n'auras pas de maîtresses.

Chacun aime Laila ; l'homme heureux est celui qu'elle aime.

Vache noire a du lait blanc. (Poule noire pond œuf blanc.)

Salive lancée ne se rattrape pas.

Mieux vaut tenir la bouche close que dire des sottises. (La parole est d'argent, le silence est d'or.)

Qui s'est brûlé avec un mets trop chaud , souffle sur les mets froids. (Chat échaudé craint l'eau froide.)

Des gouttes réunies forment grande rivière. (Les petits ruisseaux , etc. )

Cherchez, vous trouverez. (Même proverbe partout.)

Ne jetez pas des perles dans retable aux vaches. (Margaritas unte porcos.)

Le chacal qui ne pouvait atteindre à l'arbre disait que le fruit était amer. (Fable de la Fontaine : le Renard et les Raisins. )

Parmi les aveugles un borgne est roi. (Le même en français. )

Loys Brueyre.

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