‹ MélusineChapitre 79 sur 235 · DANS LA COMMUNE DU VIEUX -MARCHÉ (COTES-DU-XORD · texte numérisé non relu

DANS LA COMMUNE DU VIEUX -MARCHÉ (COTES-DU-XORD

La chapelle-dolmen des Sept-Saints nous parait être le monument ancien le plus curieux de la région. Non pas que la chapelle par elle-même soit ancienne ou remarquable par son architecture ; elle est moderne (1714), et n'a aucun caractère architectonique. Mais elle présente cette particularité intéressante et unique, je crois, en France, que son transept sud est bâti sur un antique dolmen, qui forme crypte et oratoire populaire sous la chapelle même. J'ai fait récemment une nouvelle visite à ce vénérable monument, pour rafraîchir mes souvenirs et m'assurer si la crypte est réellement un dolmen, et je puis affirmer que c'est bien certainement un vrai dolmen, et qu'il n'est pas possible d'avoir le moindre doute à cet égard.

La chapelle des Sept-Saints est située à environ quatre kilomètres au nord-est du bourg de Plouaret , sur un plateau qui domine le cours de la pittoresque rivière le Léguer , et dans le voisinage de l'ancien pont de Coat-Urvoy, qui relie la commune du Vieux-Marché à celle de Pluzunet, sur la rive droite de la rivière. Le bâtiment par lui-même, je l'ai dit, n'offre rien d'intéressant comme architecture et comme art ; ce n'est , à proprement parler , que de la maçonnerie vulgaire. Une nef unique sans bas-côtés ni piliers, avec deux transepts faisant face l'un à l'autre , au nord et au sud , composent l'édifice. C'est sous le transept sud qu'est le dolmen , aujourd'hui converti en oratoire.

Mais disons d'abord quelque chose de l'intérieur de la chapelle. Elle contient trois autels, dont le principal au fond de la nef, à l'est, et les deux autres, dans les transepts nord et sud, dont le plancher est plus élevé que celui de la nef. On y monte par des escaliers de cinq ou six marches de pierre. Sous le transept nord se trouve la sacristie , ainsi disposée par symétrie et pour correspondre à la crypte.

La chapelle est sous le vocable et le patronage des Sept-Saints. Quels sept saints ? ce ne sont pas les sept saints de Bretagne, c'est-à-dire: saint Samson, saint Malo, saint Brieuc, saint Tugdual, saint Paul Aurélien, saint Corentin et saint Paterne, comme on serait tenté de le croire d'abord , si les noms et le costume des sept statues rangées sur le rétable de l'autel principal ne nous indiquaient clairement qu'il s'agit ici des Sept- Dormants d'Éphèse. Un gwerz breton , fort répandu dans le pays, sous le titre de gwerz des Sept-Saints, nous confirme encore pleinement dans cette opinion, en reproduisant assez exactement la légende des sept frères martyrs, murés dans une caverne du montCélion, [nés d'Éphèse , sur l'ordre de l'empereur Decius.

Les sept statues, de bois et presque de grandeur naturelle, sont rangées debout sur une seule ligne, sur le rétable de l'autel. La Sainte- Vierge , aussi debout et tenant l'enfant Jésus sur le bras, est au milieu, occupant le cinquième rang, de droite à gauche. Les noms inscrits sur les socles sont les suivants : Constantin, Sérafein (sic), Jean, Denis, Martineau, Marc et Maximilieu.

La Légende Dorée de Jacques de Voragine donne : Maximien, Malchus, Marcien, Denis, Jean, Sérapion et Constantin. Dans le gwerz breton , nous trouvons : Marc, Maximien, Martinien, Denis, Jean, Sérafion, Constantin. Malchus seul ne figure pas dans les listes bretonnes, à moins que ce ne soit Marc, et les différences entre les autres noms sont assez légères et purement orthographiques, sans doute, par suite de l'ignorance du peintre, ou peut-être aussi du prêtre qui les lui avait donnés tels qu'il les1 a reproduits. Quoi qu'il en soit, il n'est guère possible de n'y pas voir les victimes de l'empereur Dèce.

Les sept frères sont uniformément vêtus et outrageusement peinturlurés , vernis , reluisants et jolis garçons à souhait; tête nue, cheveux longs et bouclés, bottes à l'écuyère montant jusqu'aux genoux, première tunique vert-foncé, parsemée d'étoiles d'or et recouverte d'une seconde tunique qui descend presque jusqu'aux talons, par derrière, et dont les pans s'entr'ouvent par devant en V renversé, à partir de la ceinture qui serre la taille, pour laisser voir la tunique de dessous et les bottes.

L'ornementation de cet autel est complétée d'un côté par une statue de saint Michel, foulant aux pieds un monstre vert qui montre de longues dents crochues et dont la croupe se recourbe en replis tortueux. L'Archange tient de la main gauche un bouclier avec l'anagramme du Christ, en lettres d'or, et brandit de la droite une épée flamboyante. Coiffé d'un casque empanaché de plumes, et d'où s'échappent des cheveux blonds bouclés , il a l'air timide et innocent d'une jeune fille. Du côté opposé, un ange gardien, sur un nuage, tient dans sa main droite une fleur de lys et montre le ciel de la gauche.

L'autel du transept sud, au dessus de la crypte, est dédié à saint Isidore, patron des laboureurs, qui y est figuré en paysan breton, avec bragou-braz ou braies nouées aux genoux, guêtres de grosse toile, sabots, et portant des instruments de labour.

Sur l'autel du transept nord , on voit un affreux saint Joseph de bois, peint en jaune et en bleu, puis une Mater dolorosa entourée d'une multitude de béquilles vouées par les malades guéris pour avoir invoqué les Sept-Saints et lavé leurs plaies avec l'eau sainte de leur fontaine; puis une Vierge avec l'enfant Jésus, et enfin je ne sais quel saint drapé à la romaine, un livre sous le bras droit et un bâton à la main gauche. Quelque anachorète breton, sans doute, quelque saint national venu d'Hibernie.

Sortons à présent pour visiter la crypte , car l'entrée en est à l'extérieur de la chapelle.

On y entre par une porte toujours ouverte et percée dans le mur ouest du transept sud. Ce n'est qu'alors qu'on aperçoit le dolmen , muré qu'il est de tous côtés et recouvert en haut par le plancher de la chapelle intérieure. La caverne ou la crypte, convertie aujourd'hui en oratoire populaire, est partagée en deux parties à peu près égales, par une claire -voie de bois, qui se trouve vers le milieu. On s'y tient assez facilement debout. Au fond, au-delà de la claire-voie, est un autel de pierre d'une simplicité toute primitive , et sur lequel on voit sept statuettes d'environ vingt-cinq ou trente centimètres de hauteur et d'un art très-grossier. Je. ne sais si elles sont de pierre ou de bois, ni miel en est exactement le costume, n'ayant pu les examiner d'assez

près et l'obscurité de la caverne ne permettant pas de distinguer ces détails, à la distance où j'étais forcé de me tenir par la claire-voie. La clef de cette barrière était chez le trésorier de la chapelle , à une assez grande distance de là. Néanmoins ces petits saints m'ont paru être drapés à la romaine, plus ou moins, et fortement détériorés. Ce sont là les Sept-Saints primitifs, ceux que la tradition dit avoir été trouvés sous le dolmen, et en l'honneur de qui la chapelle a été érigée. C'est encore à eux que les pèlerins s'adressent de préférence.

Le gwerz breton dit que cette grotte , œuvre merveilleuse, qui date de la création du monde, est faite de six pierres ou rochers qui n'ont pas été dressés de main d'homme :

« Je vous parle d'un travail qui n'a pas été fait de main d'homme. . .

» La chapelle n'est formée que de six pierres :

» Quatre rochers servent de murailles ,

» Et deux autres de toiture ; qui ne comprendrait

» Que , seul , le Dieu tout-puissant a pu la bâtir ?

» Vous me demanderez peut-être

» Quand et comment elle fut bâtie ;

» Et moi, je réponds, que je crois que quand furent créés le monde,

» Le ciel, la mer, la terre, elle fut aussi bâtie. »

Je fis remarquer à la sacristine de la chapelle, qui m'accompagnait dans ma visite, que le chant populaire ne me paraissait pas exact, quant au nombre des pierres, et en même temps je lui en signalais au moins huit, en les touchant du bout de ma canne et en indiquant les interstices et les points de séparation des rochers. — Voyez, il y en a bien trois en haut, au dessus de nos têtes , en voici les séparations ; de chaque côté , au nord et au sud, il y en a deux, puis une au fond, à l'est, ce qui fait huit, si je ne me trompe. — Cela ne peut pas être , me répondit-elle , puisqu'il est écrit dans le gwerz qu'il n'y en a que six en tout.

Je ne pus la convaincre sur ce point , tant ce qui se trouve dans le chant populaire lui paraissait parole d'évangile. — Ces pierres sont énormes, frustes, rugueuses, sans la moindre trace d'ornementation ni de travail d'homme. C'est un véritable dolmen , il n'est pas possible de le contester.

J'ai donné les noms des sept frères, selon le gwerz. Celui-ci dit encore :

« Ils restèrent dans ce lieu cent soixante dix-sept ans. »

De Voragine dit à ce sujet : « On dit qu'ils avaient » dormi trois cent soixante douze ans , mais cela n'est » pas certain, car ils ressuscitèrent l'an du seigneur » quatre cent quarante huit, et Decius régna un an et » trois mois , en l'an 252 ; de sorte qu'ils ne dormirent » que cent quatre-vingt-seize ans. »

Comme je sais qu'il n'y a pas de chapelle en Bretagne qui n'ait sa fontaine , dont l'eau est douée de quelque vertu curative, soit pour les hommes, soit pour les animaux, en sortant de la crypte, je demandai à visiter aussi la fontaine des Sept-Saints. La sacristine me conduisit dans un champ voisin, à l'ouest de la chapelle, et m'y fit voir une assez belle fontaine qui , prétendaitelle, était alimentée par sept sources, une pour chacun des Sept-Saints. Le gwerz en parle aussi en ces termes :

« Outre la sainte chapelle , il y a encore, dans le voisi- » nage, une belle fontaine dédiée aux Sept-Saints et qui

» a sept sources. Ce sont sept canaux par lesquels Dieu » répand ses grâces, et fait constamment grand nombre » de miracles. »

Puis le chant populaire énumère un grand nombre de miracles.

Je ne pus vérifier si la fontaine a réellement sept sources, ce dont je doute, car on ne voit sortir qu'un assez maigre filet d'eau du bassin inférieur, où les malades faisaient autrefois leurs ablutions , et qui sert aujourd'hui de lavoir aux femmes du village.

Le Coran a aussi sa légende des Sept-Dorrnants. Mais comment cette légende s'est-elle implantée et perpétuée en Bretagne jusqu'à nos jours ?

Ce dolmen était sans doute, de toute antiquité, un lieu cher à la piété populaire, et là, comme ailleurs, le christianisme a donné une sorte de consécration à la tradition payenne.

C'est ainsi qu'en Bretagne on voit souvent des croix entées sur des menhirs, et que l'église de Lanmeur, par exemple , qui s'appelait autrefois Kerfeunteun , c'està-dire village de la fontaine , a été bâtie sur une ancienne fontaine qui existe toujours, dans une crypte sous le chœur.

Mais je laisse à mon ami M. E. Renan, qui m'a demandé ces renseignements, le soin d'expliquer tout cela avec la science et le sentiment intime et si pénétrant qu'il possède de ces choses.

F.-M. Luzel.

[Il y avait à Brest une Eglise des Sept-Saints, et voici le résumé de ce qu'en dit M. Levot, dans son Histoire de la ville de Brest, t. I, p. 219-225. Aucun document n'en indique l'origine, on sait seulement qu'elle était antérieure au XVIe siècle, et qu'elle a été érigée en paroisse par Henri II. Elle était dédiée, non pas aux sept premiers évêques de Bretagne, mais aux sept enfants martyrs, c'est-à-dire aux sept enfants de sainte Félicité, et sa fête patronale se célébrait le 10 juillet. M Levot rapporte la légende populaire de ces Sept Saints, recueillie à Landévennec par M. Flagel , et il l'a redonnée avec quelques nouveaux détails dans sa récente notice sur Daoulas et son abbaye {Bulletin de la Société académique de Brest). La femme d'un forgeron de Landévennec étant accoucliée de sept garçons, le père furieux les mit dans une maie à pâte ou pétrin et les jeta à la mer. Le courant les porta à Brest. Les habitants les recueillirent, mais ils moururent peu de jours après et leurs corps furent enlevés par les anges. Sur l'emplacement de la maison où ils avaient été recueillis, on bâtit une église en leur honneur.

Cette église qui avait cessé d'être consacrée au culte, à la suite de la Révolution, fut détruite par un incendie en 1841.

Nous avons lu que M. de Fréminville a consacré une notice à cette église dans la Revue Bretonne de 1844. Mais ce volume de la Revue Bretonne manque à la Bibliothèque Nationale. — H. G.]

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