‹ MélusineChapitre 80 sur 235 · EN BASSE -BRETAGNE · texte numérisé non relu

EN BASSE -BRETAGNE

Dans une des conversations que j'eus avec M. Luzel il y a quelques mois sur les choses de Bretagne, je fus vivement intéressé par ce qu'il me dit du dolmen de Plouaret, devenu chapelle. Le nom de « Chapelle des Sept-Saints » appliqué à ce petit sanctuaire , me frappa ; je pensai aux Sept-Dormants d'Éphèse. Dès son retour

en Bretagne, M. Luzel m'apprit qu'il ne pouvait y avoir ;'i cet égard aucun doute. Les noms propres des Sept- Saints et tous les traits de leur légende coïncident avec les plus menus détails du récit merveilleux qui, à partir du VIe siècle, a eu dans le inonde chrétien, une si grande célébrité.

Au point de vue de l'hagiographie bretonne, ce fait n'est pas sans intérêt. On sait combien cette hagiographie est restée, jusqu'au XII'1 siècle, exclusivement nationale. Le culte qu'on s'attendrait à voir associé à un vieux monument du sol serait le culte d'un des solitaires qui vinrent de l'île de Bretagne en Armorique vers la fin du Ve siècle, et dont la légende est liée intimement aux plus anciens souvenirs des Bretons armoricains. Il eût été si naturel de supposer que c'était là une cellule, où avait vécu quelque pieux ermite, de même que l'on montre , dans tant de chapelles , l'auge où ces puissants thaumaturges traversèrent la mer! Or le culte que nous trouvons ici enraciné en quelque chose dans les monuments préhistoriques du pays , est un culte relativement moderne et dont l'introduction dans nos contrées est connue avec assez de précision.

C'est Grégoire de Tours, en effet, qui introduisit en Gaule l'histoire merveilleuse qui , depuis l'an 500 à peu près, avait en Orient, particulièrement en Syrie, une grande notoriété. Ce fut lui qui , avec l'aide d'un Syrien, traduisit la Passion des sept martyrs d'Éphèse (1). Ce n'est donc qu'au VIIe ou au VIIIe siècle que leur culte a pu être répandu en Bretagne. On a.ainsi la preuve que, même à cette époque reculée du moyen-âge où la Bretagne est toute renfermée en elle-même, les grandes légendes qui obtenaient la vogue dans le monde chrétien pénétraient dans la presqu'île en apparence fermée aux influences du reste de la catholicité. La Passio traduite par Grégoire de Tours a sans doute été la source première des récits que le gwerz nous présente sans y rien introduire d'essentiel.

Ernest Renan.

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