DANS LA 1ÎEAUCE ET LE PERCHE
Notre intention dans cet article est de taire connaître les usages suivis pour la moisson des céréales, dans la Beauce et dans le Perche ; depuis des siècles, ces usages ont reçu peu de modifications, si ce n'est dans les pratiques religieuses qui la précédaient ; mais notre but n'étant point de rechercher ce qui se pratiquait à cet égard, aux temps anciens, nous nous bornerons à exposer ici les usages suivis à notre époque , sans les commenter.
On a conservé certains usages religieux, tels que la procession de saint Marc, patron et protecteur des biens de la terre , et les trois jours de Rogations qui se fêtent trois jours avant l'Ascension, et pendant lesquels on fait des processions autour de la paroisse , un jour dans un endroit, un autre jour dans un autre endroit, de façon à ce que la procession ait passé à peu près sur tout le territoire de la commune ; il arrive quelquefois que l'on va ainsi fort loin, bannières déployées, et chantant principalement les litanies des Saints, répétant trois fois le même verset. Ces processions sont peu suivies en Beauce (cette province étant en progrès!) mais elles le sont encore dans le Perche.
Un autre usage religieux, encore généralement suivi par les cultivateurs qui ne sont pas en progrès , c'est de planter des rameaux bénis au milieu de leurs champs, le dimanche des Rameaux , après la messe ; cela préserve les champs de tout animal malfaisant, et surtout de la grêle et de la gelée. Je pourrais passer sous silence la fête de saint Éloi , qui tient encore à l'agriculture ; ce saint est le patron des cultivateurs et des maréchaux. Ce jour-là, les premiers font dire une messe pour obtenir les faveurs du saint ; les seconds invitent les premiers à un grand repas , à la suite duquel les notes dues au maréchal sont payées par les fermiers; c'est le jour de recettes de MM. les maréchaux. Voici maintenant le récit circonstancié de la moisson, telle qu'elle se fait en Beauce et au Perche. Cette dernière contrée, toute de bois et prairies , cultive peu de céréales ; aussi tous les jeunes gens du Perche s'engagent-ils pour la moisson de la Beauce. Us partent de chez eux avec armes et bagages , par bandes nombreuses , pour se rendre à la ferme où ils sont embauchés. Le fermier, deux ou trois mois avant la moisson, s'adresse à un faucheur (') qui lui est connu , et le charge d'embaucher des moissonneurs en nombre proportionné à l'importance de sa ferme ; celui-ci prend alors le nom de capitaine, et s'occupe de l'embauchage. Une fois les faucheurs retenus et engagés (verbalement, car il ne se fait point d'écrit, la bonne foi et la parole donnée suffisent) , ils s'occupent à leur tour, de choisir dus rarnasseuses; celles-ci sont ordinairement des jeunes filles de quinze à dix-huit ans, toutes libres, c'est-à-dire non engagées comme domestiques dans les fermes ou ailleurs; elles sont généralement [ingères ou couturières, et si elles se décident à remplir une aussi rude besogne, c'est afin de gagner pendant trois semaines ce qu'elles gagneraient en trois
(*) Autrefois, on se servait quelquefois de la faucille ; aujourd'hui , elle est complètement abandonnée. T. I.
mois. Souvent aussi des femmes mariées suivent leurs maris comme rarnasseuses ; rarement des jeunes garçons, ceux-ci étant employés à d'autres fonctions. Le gain d'un bon faucheur ne dépasse jamais 150 fr. , sur lesquels il donne de 30 à 45 fr. au plus à sa ramasseuse; les moissonneurs arrivent à la ferme dans la journée qui précède le jour où commence la moisson ; jamais plus tôt, car leur entretien serait une perte pour le fermier, qui est obligé , en outre du gain en argent , de les nounir et de les loger. Les moissonneurs couchent dans les bergeries ; souvent sur la paille , avec draps et couverture, mais souvent aussi sur des lits de plumes que l'on place sur de la paille, dans les mangeoires ou ailleurs; souvent les hommes et les femmes sont dans le même local, mais séparés; souvent, aussi, les femmes sont dans un local à part. Quand trois heures du matin sonnent , tout le monde se lève et toute la bande part pour le champ. Au soleil levant, les domestiques de la ferme portent le déjeûner. Celui-ci consiste en œufs , soupe , pain et fromage , avec un litre de vin pour deux. A neuf heures , on banqueté ou banqte avec pain et fromage. A midi, on apporte le dîner, soupe au porc, morceau de porc chaud , fromage , et vin ou cidre. A quatre heures, même repas que le matin. Enfin, à dix heures du soir, retour à la ferme, puis souper de soupe, porc froid, cidre ou vin. Coucher à dix heures et demie.
Dans la journée, il y a repos de midi à deux heures. Tous se couchent en plein champ, sous des pommiers ou en plein soleil. A deux heures , reprise du travail. Voici comment celui-ci s'opère; le capitaine, ou si l'on veut, l'embaucheur , marche en avant, c'est-à-dire qu'il est en tête des faucheurs ; les rarnasseuses suivent chacune leur faucheur respectif, et, à l'aide d'une faucille, elles forment la javelle sans la lier; il faut qu'elles opèrent avec prestesse, pour ne point retarder le faucheur qui les suit , ou n'être point en danger d'avoir les jambes coupées; du reste , ces accidents-là arrivent trèsrarement. Le faucheur se dirige toujours, ayant le vent en poupe. Trois ou quatre jours après la coupe d'un champ , les mêmes hommes qui ont fauché , s'arrêtent alors, pour procéder au liage des javelles, qui prennent alors le nom de gerbes; une gerbe se compose de trois javelles ; la ramasseuse , après avoir posé le lian à terre, y place deux javelles , et le faucheur, avant de lier, y ajoute la troisième (1).
Quand tout un champ est lié , les voitures de la ferme arrivent et chargent les gerbes. Celui qui ramasse les gerbes , à l'aide d'une longue fourche en fer , nommé broc , se nomme le calvcnier ; celui qui dispose les gerbes dans la charrette, est le charretier (2). Aussitôt les charrettes chargées et sorties du champ , une nuée de femmes et d'enfants, et quelques vieillards, se rue sur le
(M Les gerbes restent rangées à terre; on ne les met jamais en tas, à moins que le temps ne menace; dans ce cas seulement, on les tasse cinq par cinq, seulement pour les empêcher de mouiller. Mais ceci regarde le fermier, les faucheurs ne s'en occupent pas. On se sert, pour compter les gerbes, de la dénomination d'une nombre, qui exprime douze gerbes. On dit tant de nombres, pour dire tant de douzaines. Les dénominations de muions, raeubs, veillochcs, etc , ne s'appliquent qu'aux foins, herbages, légumes, etc.
(2) Si le cultivateur n'a pas assez de place dans ses granges pour y serrer tout son grain, il choisit dans les champs une place pour y mettre en meule le reste de son grain ; ces meules
champ pour y ramasser des épis égarés et éparpillés , souvent avec intention , par la charité du cultivateur ; ce sont les glaneuses; qu'on ne croie pas que les glaneurs soient les plus pauvres gens du village , ce sont généralement tous les habitants , ou au moins ceux qui ne sont pas employés à la moisson ; chacun veut avoir sa petite provision de grain pour porter au .moulin ; un grand nombre perdent, leur journée pour glaner, mais ils se figurent que parce qu'ils ont le blé gratis, ils mangeront leur pain à meilleur marché; ils oublient que, pendant qu'ils glanent , ils perdent l'argent qu'ils gagneraient d'un autre côté. On ne peut comprendre le glanage que pour des enfants ou des infirmes.
La moisson dure de trois à quatre semaines, suivant l'importance et l'étendue de la propriété , et aussi suivant que l'atmosphère a été plus ou moins clémente. Quand elle est entièrement terminée , on s'occupe de remercier le Créateur, en lui offrant une gerbe formée de trois ou quatre gerbes et surmontée d'une croix d'épis , ornée de faveurs ; cette gerbe est placée seule et debout dans une charrette , attelée de plusieurs chevaux et portée solennellement à l'église de la paroisse , par les seuls faucheurs et le charretier ; le curé ou le bedeau viennent la recevoir , et après l'avoir mise en place dans l'église , les faucheurs montent dans le clocher et carillonnent pendant une demi-heure ; après quoi le curé leur paye plusieurs bouteilles de vin (au nom de la fabrique), puis on retourne à la ferme. Dès qu'on entend dans le village le premier carillon, chacun se demande : qui a fini sa moisson? C'est la nouvelle du jour.
Le curé bénit les gerbes quand elles sont au complet , puis elles sont vendues le dimanche suivant à la criée. Il est d'usage , dans un grand nombre de localités, de faire porter par les ramasseuses, au fermier ou au propriétaire , une croix en épis ornée de faveurs ; cette croix , accompagnée ordinairement d'un joli compliment, demande une pièce, puis elle est clouée à la porte de la grange où elle reste jusqu'à la moisson suivante, à moins que les intempéries , ou bien plutôt les moineaux, n'en fassent justice.
La récolte du seigle se fait avant celle du blé ; c'est la paille de seigle qui sert à faire les lians ; ceux-ci sont faits par la fermière et ses enfants ainsi que par les servantes quand elles ont terminé leur ouvrage ; tout le monde en ce temps-là est occupé.
Le lendemain du jour où la moisson est entièrement terminée, le cultivateur donne un repas à tous les moissonneurs : ce repas se nomme la Ripanne; après la Ripa7ine , ceux qui sont en état de partir retournent chez eux, fatigués mais contents.
Le battage du blé se fait maintenant au moyen de batteries mécaniques ; celles-ci sont mues , soit par des chevaux, soit par la vapeur; quelques petits cultivateurs conservent encore le battetir en grange ; c'est
prennent en Beauce le nom de mailles, et dans le Perche, celui de mâches. Elles doivent être placées à une distance des bâtiments et des chemins fixée par ordonnances de police, à cause du feu. La forme de ces meules est ou carrée ou ronde; en tous cas , le grain ou épi est toujours placé en dedans. Elles sont couvertes d'un toit de paille à peu près comme une chaumière ; on les défait à mesure que l'on bat le grain. Celui-ci, après avoir été taratè et parfaitement nettoyé , est ensaché et mené au marché. Un sac de Beauce contient 150 litres ou un hectolitre et demi.
généralement un homme de peine chargé de famille ; c'est pour lui un gain et une existence assurés pour tout l'hiver.
La récolte de l'avoine se fait après celle du blé ; ce ne sont point ordinairement les mêmes hommes qui fauchent le blé et l'avoine, à moins que le fermier n'ait préalablement fait cet arrangement avec le faucheur de blé ; le faucheur d'avoine n'a point de ramasseuse ; il laisse l'avoine coupée dans le champ ; on l'y laisse se mûrir pendant quinze jours, trois semaines, ou un mois, suivant la température; après quoi, des femmes la ramassent avec un fauchet , la mettent en Oisons , puis les hommes la lient comme on fait des fourrages; on nomme le ramassage de l'avoine, Efauchetage; on rentre l'avoine pendant la Rosée, afin qu'elle ne s'égrène point. L'orge se traite comme le seigle , se coupe généralement avant le blé, et se ramasse immédiatement. Les glaneuses glanent le blé, le seigle, l'avoine et l'orge; l'orge et le seigle se mêlent au blé, dans la confection du pain de ménage.