LA FLANDRE
APERÇU GÉNÉRAL
La Flandre était une des provinces les plus opulentes avant la révolution arrivée sous le règne de Philippe II. Elle jouissait d'une telle célébrité que l'on rangeait sous son nom le reste des Pays - Bas , et cette coutume dure encore ( i ). Nous en avons une notice géographique fort bmIms^m ancienne dans une espèce d'Encyclopédie (a), écrite par ' un Anglais appelé Bartholomœus Anglicus de Glanvilld ,
de
(i) Jac. Marchaotii Flandria, Àntv. 1696, in-8° , pag. ia4-
(a) Avant le dix-huitième siècle on avait songé à rassembler dans un seul corps de doctrine toutes les branches des connaissances humaines. Notre célèbre Heinsius paraît avoir eu cette idée , à laquelle, selon M. Coupé , l'ancienne université de Douai donna un commencement d'exécution. Soirées lia . . tom, II, p. aa.
ja DU COMMERCE,
qui florissait vers i35o (i), laquelle a été traduite en diverses langues (2). « Flandria, dit ce moine, est provin- » cia Gallie Belgice juxtà litus occeani constituta ; habens » Germaniam ab oriente ; Insulam Britannicam a septentrione ; » ab occidente mare gallicum; a mendie Galliam senonen- » sem et Burgundiam- Hec provincia quamvissitu terre sît par- » vula , multis tamen bonis singularibus est ref erta. Est enim » terra pascuis uberrima et armentis et pecudibus plena ; no- » bilissimis opidis et portubus maris inclita ; amnibus famosis, » scilicet Scaldeleia , (3) undiquè irrigua et perfusa , gens ei » elegans corpore et robusta , multiplex in sobole et in subis stantia ; in omnium mercium divitiis locuples ; venusta facie » generaliter et décora ; aflectu pia ; aflatu blanda ; gestu ma* » tura ; habitu honesta ; ergà domesticos pacifica ; ergà extra- » neos valdè fida ; arte et ingenio in opère laniflco praeclara ; » nam preciosam lanam quam sibi Anglia communicat in pa- » nos nobiles subtili artificio transmutans, per mare et ter- » ram multis regionibus administrât (4). Est autem terra » plana et frugifera in multis locis ; multas quidem habens
(1) Glanvill, ou plutôt Glanvil, franciscain, de la famille des comtes de Suffolk. y Biogr. uniy. , tom. XVII, p. 490 , article revu par Suard.
(a) Nou« nous sommes servis de l'édition qui se termine ainsi : Explicit tractatus de proprietatibus rerum editus aftatn Bartkolomeo Anglieo ordinis fratrum minorum. Impressus et complétas per me Johannem Koelkoff de Lubeck cohniœ civem. Anno gratiœ MCCCC. LXXXlll. In vigilia Sebastiani marlyris.
(3) Pour Scaldis et Ligia;
(4) Ortelius, le Ptolemée de son siècle , s'exprime à peu près de la même manière : • Populus ferè mercaturam exercet : atque ex lino (cujus
» arbores , non tamen multas si I vas ; gaudet quibusdam locis » palustribus in nui bus eflbdiuntur glèbe , quod silvarum sup- » plet defectum quoad ignium incrementum; nam ex his » calidis et siccis solet ignis fieri magis eflicax quàm ex lig- » nis, scilicet inutilior et vilior quoad cincrem, gravior quoad » redolentiam et odorem. » Cette description curieuse a ete copiée ensuite dans le Rudimentwn Chronologicum Novitiorum, imprimé à Lubecq en 147$, in-folio (i). Elle a été aussi traduite en français dans la Mer des Histoires (a). Nous extrairons un passage de la traduction M S. de la bibliothèque royale de Bruxelles , faite en 1 37a , d'après le commandement de Charles V, roi de France, par Jean Corbechon, de l'ordre de St. Augustin, (i3 e liv.). « En Flan- » dres a belle gent et fors, et qui font belle génération, » et riches et grans marchans de toutes choses. Les gens » de Flandres généralement ont beaulx visaiges et piteux s cuer et doulx langaige , et meur maintieng , et honeste a habit, paisibles en leur pais et loiaulx aux estrangiers. » En Flandres a bons ouvriers de drap de laine sus tous » aultres; car par leur art ils pourvoient une grande par- » tie du monde, desquels ils font de bonne laine d'Engle » terre et les envoient par tout le monde par mer et par
» hic maxima fertilitas et excellente est ) Unique ( qua ex Hispanià et » AngliA hùc advehitur ) pan nos lineoa hneosque magna copia conficit , » latissimèque dutrahit, » Tficatrum orb. terr. Antv. Plant. , 161a , fol. in Flandria.
(1) Fol. 85 et verso.
(a) Premier Tolume imprimé à Paris, par Pierre Le Rouge, en M88 , in-fol., fol. 81 verso.
i/ 4 DU COMMERCE,
crMirre D terre - * Y a plusieurs choses dignes de remarque dans n,tioo»i. ce fragment; d'abord le caractère de droiture que l'on s'est plu de tout temps à reconnaître dans les Belges » et qui favorisait les opérations commerciales. Meyer , dans un petit livre assez rare et peu connu, rapporte les plaintes qu'il avait entendu faire aux vieillards touchant la corruption des mœurs. Ils répètent, écrit cet auteur (i), qu'autrefois les procès étaient moins communs ; que les discussions se terminaient sous le toit domestique, et que les honnêtes gens en étaient les arbitres ; que les ventes , les achats et les autres transactions avaient lieu seulement devant témoins et même sans leur concours; tandis qu'alors on était obligé de rédiger des conditions par écrit et d'employer toutes sortes de précautions pour se garantir de la fraude. Ne serait-ce pas ici le vieillard d'Horace :
Laudator temporii acti Se pnero, censor castigaiorquc minorant^
AgricnUure. La seconde chose à noter dans Glanvil c'est l'état florissant de l'agriculture, qui laissait peu de terres couvertes Tr.vua.ude bois; enfin l'habileté avec laquelle les Flamands travaillaient la laine. Ce genre d'industrie existait déjà sous l'empire romain. Ces robes à l'aide desquelles les acteurs' trompaient l'admiration sur les théâtres de Rome, étaient tissées la plupart au fond de la Gaule Belgique. Julien , apprenant la perte d'Arras et voyant ses capitaiues consternés, leur demanda s'ils croyaient que l'empire pùt subsister sans les robes des Atrébates (a). Presque tous les écri- ■ — ., .
(i) Jacobi Meyeri rerum Flandricarum , tom. IX, fol. 4i verso. Brugis apud Hub. Crokum, i53t, in-4.
(a) Strab. lib. IV.
vains qui ont traite de nos provinces, ont rapporté le témoignage de Pétrarque ( i ) ; on peut y en joindre une infinité d'autres , ainsi qu'aux textes que nous avons rejetés dans les notes. Les Flamands entretenaient des troupeaux qui fournissaient la matière première aux fabriques de draps. Les brebis, suivant Marchantius , étaient tellement fécondes, surtout dans la châtellenie de Furnes , quelles mettaient souvent bas, d'une seule portée, cinq ou six petits et toujours trois ou quatre ( a ). Mais on employait principalement la laine tirée de l'Espagne , de l'Ecosse et de l'Angleterre : celle de ce dernier pays, fort supérieure à la nôtre, ne contribuait pas peu à la perfection des manufactures belgiques; et, bien que les troubles de Louvain, comme nous le verrons plus bas, et l'adresse d'Edouard III eussent importé au-delà du détroit l'art de manufacturer la laine, les Anglais n'y firent que des progrès très-lents et ne fu-
(i) Pétrarque écrirait au Cardinal Col omit : ■ Vidi cœteros Flandrise » Brabantiaeque populos lanificos atque lextores. *
. Meyerus Rer. Fland,, ton. IX, fol. 3g : • Flandri propè omnes lani- » ficio imprimis student, domesticA non modo, verum etiam importât.* . ab Hispanis , Angiis, Scotis , utentes lanà, etc. , etc., etc. •
Scaliger s'adresse en ces termes à Dousa :
0 mn i a lanitium hic lassât textrina Mineira? ; Lanigeros tamen hinc ici mu» abcssc grcges.
Strada Dec. I, p.. a6 edit. juxtà exempt. Rom. imp. x648. « Lanificia > atque texture non implent modô, quanta est Europam; sed longe, latè- » que per Africa? Asiteque populos circumferunt quotidiè Belgium : ipsique • ad occidentem lndi ex laneis ac lineis officiis Belgicamm nomina ur- » bium didicere. ■
(a) Flandria, p. »4.
rent long-temps que les bergers du Brabant et de la Flandre (i).
Les métiers qui n'avaient point la perfection , peut - être funeste, qu'on leur a donnée de nos jours, employaient un nombre considérable de bras. On les appelle dans les chartes Textrina, Textrinum et même Tentorium et Tentes, comme qui dirait un métier sur lequel on tend les fils qui doivent commencer à former le drap (a). Lorsqu'il était achevé sur le métier, on le portait à la foui crie pour le dégraisser avec de l'urine ou avec une espèce de terre glaise très-épurée et détrempée dans de l'eau (3). On faisait alors le contraire de ce qu'on fait maintenant ; aujourd'hui le chef ou le commencement de la pièce de drap est au-dessus et sert de montre ; alors il était enveloppé dans le reste de la pièce , usage que nous nous contentons de remarquer sans assurer qu'il fût général (4). Il ne faut pas oublier non plus, que les bonnes villes do Flandre et autres avaient des réglemens pour la marque de leurs étoffes (5).
(i) Meyer. Rer. Flanc!., fol. 39. — Du Rondeau, Mém. de l'Acad. de Brux. , tom. 3 , p. 91 — 9a. — Shaw, Euai sur le* P. B. A. Londres, (Bruxelles) 1788, in-8, p. 54, etc.
(a) Voir entr'autres l'art XXII des lettres patentes données par Philippe V , le a4 février 1 3 1 7. Ordonn. des Rois de Fr. , tom. XI, p. 453.
(3) Savaiy, Dieu de commerce an mot drap. C'est ce qu'on appelait Embroarc.
(4) Ordonn. de Louis XI du mois de décemb. 1466, ibid. tom. XVI, p. 536-38 , note C.
(5) Ibid, tome XI, p. ta.
Voici quelques mots relatifs à la fabrique des draps, d "î°* ! t que l'on rencontre dans les Chartres et qui sont difficiles ge djn4 D ,. 1
ALA , HALLA , Halle , marche , et plus particulièrement halle couverte.
ARCHICA PERUSSA , malherbe , plante commune en Languedoc et employée dans la teinture
BORRETHI, Borrelli, BorreUini, bourres tontisses , ton-
EMBROARE. Voyez la note 3 de la page précédente GRANA, écarlate (1).
GRATUS , gratousses ou graturses ; le poil qui tombe des peaux en les gratant.
GUEDA, plante dont on se sert pour teindre en jaune.
LISTONES, lisières; on disait aussi aurertœ.
MINISTERIALES , ouvriers, compagnons.
MINISTERIUM , métier.
MOLADA , moulée , poudre formée des petites parties qui se détachent quand les taillandiers aiguisent leurs fer-
(1) Ménage, Dict. éty molog.au mot Grain. — Ordonn. des Rois de France, tome LU, p. 585, note; tom. XVI, p. 53 7 et Sqq.. Not.— Diction, de commerce de Sayary , et Du Cange à ces différens mou.
tes ou tontures de drap.
MOLENDINUM, moulin à foulon.
ORD1TORIUM, l'endroit où l'on dispose en long les fils qui forment la chaîne.
PANNUS DECAPITATUS, drap dont on a coupé le chef.
PARMENTIER, Du Clercq explique ce mot par ceuxci : cousturier de robes ( i ).
PECIAE, les pièces.
PESSOLLI ou PESSOLLII , les bouts de laine ou de fil qui restent attachés à l'ensouple, quand on a levé l'étoffe de dessus le métier. L'ensouple est ce cylindre sur lequel sont posés les fils qui se déroulent à mesure que la chaîne se forme.
ROGIA ou RUBIA, garance.
ROS, verne, espèce d'aulne dont I'écorce rouge brune sert à la teinture.
SETEZENA , tissu dont chaque fil est composé de sept brins.
STAPULA, stapel, étape. Voici comment Junius définit ce mot ( 2 ) : « Vox barbara et latinis auribus avia , pure . » putèque gallicœ originis creditur, quâ significetur privi- » legium beneficiariae urbi collatum, sistendi et ab insti- » tuto cursu retrahendi merecs exoticas, quas negotiator » importât , ut nimirùm in eo loco stabulentur (si ad vocis
(i) Collet t. dt- Mem. , tom. IX , p. 446.
(a) Batavia. Ex ofific. Plant, apud F. Raplielengium , i588, pag. o48.
» originem alludere licet) ac conquiescant , quovemun pros- » tituantur quàvis tandem conditione nisi damnosam vendi- » tionem causât us, vel meliorem aliundè lucri auram olfaj» ciens institor vectorve malit recurrere undè venerat et » ubi domicilium habet : quod illi integrum est et libère » facere licet, etiam non persoluto stato portorio; quod si » emptae iilic merces alio devehendaî veniant, haud temerè » in alia, quàm popularia navigia merces recondi patitur » civitatis jus. » C'est-à-dire, que l'étape était un privilège par lequel les habitans d'une ville pouvaient détourner les marchandises étrangères de leur route pour les exposer en vente chez eux, à moins que les propriétaires ou leurs ayant-cause, prétextant le tort que cette vente leur causerait, ou espérant ailleurs un plus grand bénéfice, n'aimassent mieux retourner d'où ils venaient : ce qu'il leur était libre de faire , sans même payer les droits de la ville. De plus s'ils y avaient acheté des marchandises qui dussent en sortir , ils ne pouvaient se servir pour le transport que des navires du pays.
TENDARE, le lieu où l'on vendait C'était quelquefois dans une place sous des tentes.
TROCA , chaîne , c'est-à-dire fils tendus sur le métier à travers lesquels passent ceux dont la navette est garnie.
Les draps en usage étaient aussi différens de couleur LoM que de qualité. Afin de donner une idée du costume, que les miniatures des manuscrits et les chroniqueurs qui décrivent des fêtes et des tournois, nous représentent avec assez de fidélité , nous prendrons dans Du Clercq , le bulletin des modes de 1467. « En 1467 les dames et damoiselles ne
» portaient plus nulles queues à leurs robes, mais elles » portoient bordures de gris de létisses, de velours et aul- » très choses de largeur d'un velours de hault ; elles por- » toient sur leurs chiefs bourlets en manière de bonnets » ronds, et diminuant par dessus de la haulteur de demie » aulne, ou trois quartiers de long, aulcunes moins, aul- » très plus ( i ) et déliés couvre-chiefe par dessus , pendans » par derrière jusques en terre, avec ceinture de soye de » la largeur de 4 ou 5 pouces , les tissus et ferures lar- » ges et dorées , pésant 5,6 et y onces d'argent ; de lar- » ges colliers d'or en leurs cols , de plusieurs façons. En ce » tems aussi les hommes se vestoient sy court, que leurs » chausses alloient presque jusqu'à la forme de leurs fes- » ses (a); ils faisoient fendre les manches de leurs robes » et de leurs pourpoincts sy bien qu'on voyoit leurs bras, » parmy une déliée chemise qu'ils portoient; ta manche » de la chemise estoit large ; ils avoient longs cheveulx qui » leur venoient par devant jusques aux yeux, et par der- » rière jusques en bas; sur leurs testes ils portoient ung i> bonnet de drap d'ung quartier ou quartier et demy de » haulteur, et les nobles et riches grosses chaînes d'or au
(i) Ces coiffures gigantesques avaient déjà excité en x4a8 la sainte indignation d'un carme breton appelé frère Thomas Conecta. 11 vint prêcher en Belgique, et, afin de rendre ses prédications plus efficaces.il exhortait les polissons à décoiffer les femmes. Les missionnaires du ig me siècle ont conservé ces traditions apostoliques. Meyer, à Tannée x4*8, p. a?i verso, édit de i56i, in-fol. , imp. à Anvers.
(a) « On eût dit, remarque à ce sujet le naïf historien de Tournay, que » l'on souloit vestir des singes, qui estoit chose très-malhonneste et impu-
» dique. » Cousin, tom. IV, p. a35.
» col, avec pourpoinct de velours ou drap de soie et de » longues poulaines à leurs solliers de ung quartier ou » quartier et demy de long, et à leurs robes gros maheu- » très sur leurs espaules pour les faire apparoître plus gros » et plus fournis. Leurs pourpoincts estoient garnis de » bourre , et s'ils n'estoient ainsy ils s'habilloient tout long » jusques en terre de robes; tantost en habit long, tan- » tost en habit court, et ny avoit si petit compagnon de » mestier qui n'eust une longue robe de drap jusques aux » talons ( i ). » Le Duc Philippe de Bourgogne , qui se distinguait par son bon gout et par son luxe, jetait quelquefois sur son costume trente à quarante aunes de rubans d'argent qui s'y rattachaient d'une manière galante (a).
Nous avons dit que les draps dont on se parait à cette époque étaient fort diversifiés; on en faisait de damas sur fleur de pécher; de damas noir et bleu brodé de fils d'or; d'écarlate, d'or et d'argent, de damas gris brodé de gros estocs, de brunette etc. Ce drap fut tellement somptueux qu'un des canons du concile tenu à Montpellier, l'an iai4 en défendit l'usage aux religieux « Districtè precipientes , » ut regulares aliqui clarâ vel nigrâ brunettâ , vel panno » alio sumptuoso sendato (3) quoque aut serico non utan-
(i) Coll. «le Mém., tom. IX, p. 498.
(a) Hi«t. gén. et part, de Bourgogne par un Relig. Bënéd. Dijon , 4 volin-fol. , 1748 , tom. IV, p. 28.
(3) Sendato nempè ex sendal seu cendalo , J. E. telâ subsericà. Duca.tge
Cioss. in voce sendal.
aa DU COMMERCE,
» tur. » Le Roman de la Rose l'atteste aussi par ces deux vers qui étaient passes en proverbe :
Aussi bien sont amourettes
Sons Bureaux ( bure (i) ) qu« sous brunettes.
Barthélémy de Glanvil donne, en passant, une idée de notre population dans ces mots : multiplex in sobole et in substantid , qui justifient ce qu'avance J. J. Rousseau , que partout où un homme et une femme peuvent vivre Progrès dc commod, ément, il se foi* un mariage. Cependant la science u flssWité. fiscale travaillait déjà le corps politique : outre les autres redevances féodales, on payait des droits sur les objets de consommation journalière , les comestibles et les boissons ; sur le transport des marchandises à l'intérieur, sur les routes , les ponts et les rivières ; on avait imaginé les gabelles , les droits à l'entrée et à la sortie des villes ; les droits sur les foires et les marchés ; les droits imposés par les communes ; les octrois , les traites et les impositions foraines etc. ( a ) ; mais on était encore loin de l'habileté des modernes. Le fisc a fini par tout envahir : les rouages de l'administration se sont multipliés ; le trésor public est devenu le tonneau des Danaïdes, et le plus sublime effort du génie de nos Terray et de nos Calonne a été quel-
(i) Et qui n'étant vétu que de simple bureau ,
Passe l'été sans linge et l'hiver sans manteau.
(a) Le comte de Pastoret, préface du XVI me vol. des Ordonn. des Rois de France de la 3 B * race. — Loyens, Synopsis rerum grstarum à Loih. Brab. etLymb. Ducibus. Brux. , 167a, p. 102 passimq. et alii, etc.
qucfois de déplacer le mal, jamais de l'extirper. Les paroles suivantes d'un de nos plus grands politiques sont applicables à tous les états : « certaines nations, dit Bynkers- » hoeck ( i ) , avaient imaginé pour peupler leurs villes , » de mettre une capitation sur les personnes qui vivaient » dans le célibat; mais en Hollande et en Zélande, il faut » payer pour se marier, et l'on exige une amende de ceux » qui meurent. »
Meyer remarque en i/fig l'état florissant de la Flandre qu'il compare avec la misère de la France, o Opibus , di- » vitiis , omneque genus mercatura florebat tùm Flandria : » Gallia autem ità erat desolata, ut non modo seminari » non possent agri , sed sentibus dumisque crescentibus » si I va ru m speciem induerent, lupis aliisque feris, vel ex » domibus sicubi erant , homines rapientibus. » Le Duc Philippe, qui avait été obligé d'accepter le gouvernement de Paris, le quitta cette année, et fut suivi en Flandre par une foule de bourgeois et de marchands de Paris, qui venaient se mettre sous sa protection et lui demander une patrie (a).
On jugera combien la Flandre l'emportait sur les autres provinces, par l'extrait suivant d'un registre autrefois conservé à Ypres, d'où il résulte que Maximilien d'Autriche, dès qu'il fut parvenu au gouvernement des Pays-Bas par son mariage , pour montrer aux états la diminution des
(i) Quart. Juris Pub. , lib. II , c. aa , p. 348. (a) Mey. ans., p. 373 verso, édit. i56i.
a4 DU COMMERCE,
finances , leur prouva que son beau-père Charles avait reçu en i475 ,
Du Duché et de la comté
de Bourgogne 27,400 Livres tournois
Du Brabant 13,754
Du Luxembourg n 80
De la Cueldre 1 3,885
De la Hollande i4,3oo
De la Zélande a,685
De l'Artois 17,683
D u Hainaut 1 a, 1 0 g
Du pays de Namur 5,0,36
Et de la Flandre 43,390 ( 1 ).
Une autre preuve de la richesse de la Flandre, c'est le prix élevé de tous les objets de première nécessité. Meyer, qui faisait cette observation vers l'an i53i , attribue la cherté aux luxe des habitans et au grand nombre des marchands étrangers qui, affluant de toutes parts, étaient accueillis avec joie par ces mêmes Belges qui les avaient proscrits jadis (a).
Guill. Le Breton, auteur d'un poème en l'honneur de Phi- (1) Jacob. Marchant. Flandria, p. i5.
L'auteur des Recherches sur le Commerce (*} cite aussi ce compte , mais avecdeui légères différences :
Bourgogne 87,440.
Gueldre 1 3,883.
, » vol. iù-s , Ajustent. 177S — 79.
(a) Caesaris Corn m. de belio Belg. Meyer. Rer. Fland., fol. 46. verso.
AUX XV ET XVI SIÈCLES. a5
lippe Auguste , composa sur la Flandre , au commencement du XIII siècle, ces vers qui gagnèrent de vérité à l'époque dont il s'agit ici :
Gens
Lacté pecoi , butyris armentum , piscibus A rida gleba foco siccis excisa ma r esc il , Mollis silva locis facit umbram, rinça i Indigenis potus Telhidi miscetur arena, Ut vice sit vini multo confecia labore Rébus et ornatu diversicolore rcfulgeU
Ce qu'on peut imiter ainsi :
L*or des riches moissons, le nectar des La toison des brebis , les habitans des eaux , La glèbe qni nourrit la flamme pétillante , Entourent de trésors la Belgique opulente.
Si Bacchus n'a jamais fécoudé nos guérets, (i) Ma coupe se remplit des présens de Cerès; Empruntée aux épis, une liqueur vermeille L'emporte parmi nous sur le jus de la treille.
Meyer semble avoir pris plaisir à développer ces vers c Une grande partie de la Flandre, dit-il, est plus propre à la pâture qu'au labourage , ce qui fait qu'elle a recours à ses voisins. Le Vermandois , l'Artois , le Cambresis , l'Amienois lui fournissent du blé à l'envi. Elle en tire aussi du Danemarck et deâ peuples que nous appelions Osterlins, ainsi que de l'Espagne et de l'Angleterre, contrées où nous en envoyons quelquefois à notre tour. L'orge , l'avoine , les fèves, les pois, les vesces, le lin, le chanvre, le houblon, le milet, les raves et d'autres productions agraires croissent dans la Flandre en abondance. On y fait de l'huile
(i) Voy. l'art, de Louvain.
26 DUCOMMERCE,
avec la graine de lin, avec de» rave» ou de* noix : les pommes fournissent du cidre. Le fromage , le beurre , le hareng ne servent pas seulement à la nourriture des habitons, mais encore à leur commerce avec les nations les plus éloignées. Le sel brut qu'ils reçoivent de la France, ils le revendent rafiné. Leur manière d'encaquer les harengs est supérieure à celle de tous les autres peuples.
» Le vin leur vient de l'Allemagne et de la France ; mais les frais de transport et Les droits d'entrée et de sortie le mettent à un très haut prix. La bierre du pays, de Hollande , d'Allemagne ou d'Angleterre est la boisson journalière ( i ).
» La Norwège envoie en Flandre des bois de construction ; l'Ecosse de la laine , du poisson et des cuirs ; la Hollande des chevaux, de la bierre et des toiles de lin; la Frise et la Normandie des bœufs, quoique les chevaux et les bœufs de la Flandre soient fort renommés et recherchés en France (a); la Frise nous procure aussi du beurre pour graisser nos laines ( 3). »
Après ces considérations générales nous allons parcourir
(i) Marchant sappitoie d'une manière fort touchante sur le* altération» que faisaient subir au vin ces honnêtes gens qu'Horace appelle perfidi caupones, aUérations auxquelles il attribue la cauae de toutes les infirmitéa et même de la stérilité des femmes(p. 19).
(a) Item Marchant, p. i4 • Equorum robore ad ferendam panopliam, » agilitateet forma prsstantium adeôut pulli aliundèa dducti, ex tenuiori- » gine grundescant, ex deformi enhescant. »
(3) Rer. Fland. , p. 39—40.
séparément les différentes villes. Cette espèce de voyage serait digne d'un autre Anacharsis qui y porterait son coupd'œil philosophique , ses riches souvenirs et son imagination brillante. Au lieu d'un itinéraire tracé à la manière de Barthélémy, nous ne présenterons au lecteur, qu'une nomenclature que le grand nombre des citations ne peut manquer de rendre sèche et aride. Entrons d'abord dans les murs de Bruges.