‹ Mémoire couronné en réponse a cette question proposée par l'Academie Royale de Bruxelles Quel a été l'état de la population, des fabriques et manifactures, et du commerce dans les provinces des PaysBas, pendant les 15me et 16me siècles? Par Fr. baron de ReiffenbergChapitre 6 sur 84 · G AND · texte numérisé non relu

G AND

Si Gand avait fini par être la capitale d'un grand empire, Imirlt son histoire ne serait pas moins intéressante que celle de pré «ente l'tiit- Rome. Ce qui jette tant d'intérêt sur les commencemens de u>lw G * nd la ville de Romulus, c'est que nous ne pouvons jamais séparer Rome naissante de Rome maltresse du monde : notre esprit repousse cette décomposition et voit déjà dans le toit couvert de chaume du fondateur, les colonnes du panthéon et la masse imposante du colysée. Ce qui est encore au désavantage de Gand dans cette comparaison, c'est le défaut d'écrivains célèbres. « Les exploits des Athéniens, » dit Salluste, ont bien eu , j'imagine quelque mérite > et quelqu'importance , toutefois moindre que la rcnom- » mée ne le publie. Mais comme ils ont eu une riche

(ij Dict. univ. de laGéog.commerc. Paris, an VU, tora III, p. 186. a. in-4°.

» moisson de grandB historiens, les exploits de ces peuples » sont célébrés par tonte ia terre tomme ce qu'il y a » de plus glorieux. La grandeur de l'éloge qu'en ont fait » ces sublimes génies , est devenue la mesure des actions » elles-mêmes ( i ). » Nous au contraire , il faut l'avouer , nous n'avons jamais joui de cet avantage , et si nous avons eu des chroniqueurs exacts, des annalistes judicieux, nous avons toujours manqué de véritables historiens.

Quant à présent nous avons pris l'obligation de nous renfermer dans ce qui concerne le commerce ; mais ce n'est pas sans nous faire violence, que nous omettons les traits honorables pour notre pays qui se pressent sous notre plume.

po P oi.tioo. Voltaire, en traçant un tableau de l'histoire générale, qui n'a de modèle nulle part et auquel des critiques plus minutieux qu'éclaires , ont reproché durement quelques fautes de détail , a fixé ses regards sur Gand , où , selon lui , au XV e siècle, 5o,ooo ouvriers travaillaient aux étoffes de laine (a). Il paraît que ce nombre n'est pas exagéré, puisqu'on fait monter celui des métiers à ^ooo ; il est vrai que Gramaye préférerait lire i4 ou ^oùo et qu'on peut y comprendre, suivant la remarque de Des Roches, ceux des tisserans en toiles; car dans la province de Flandre, un même nom désigne les ouvrages en toile et en laine (Laken pour Lynwaed, Laken- Getomven etc.); mais il est certain que

(i) Sallust ia Caùlinâ. VIII.

(3) Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, etc., ch. g5.

les ouvriers en laine surpassaient tous les autres , et même , à la fin du XIV siècle , ayant fait construire l'église de la vierge au mont Blandin, ils ne payèrent qu'un denier de gros par tête pour couvrir tous les frais (i).

Olivier de la Marche, racontant la fête de la toison d'or, ^^|Ju£ ce'le'brée à Gand en i445 (2), ajoute que cette ville « pour xv«*d«. » lors florissoit en abondance de biens, de richesses et de » peuple, et menoient leurs bourgeois et leur pouvoir, » moult grande estendue , par tout le pays de Flandres. Tout » le pays de Waz et des quatre mestiers estoit en leur » obéissance. L'on ne parloit en Flandres que du pouvoir j> de messieurs de Gand. Ils avoient la plupart de la moitié ^ du pays , et avec cela la grâce et l'amitié de leur prince : » mais (comme peuple ne se sait tenir en repos) les Gan- » dois ne surent longtement garder cette bien heurée vie » de paix et de repos dont il leur mésavint si durement, » que je ne croy point que, des vies présentes, Gand soit » en tel estât de prospérité, quelle fiist au tems dont à » présent je fay mention (3). »

Gand, après avoir subi plusieurs variations dans son gou- G<M,Tei »«vernement, était alors partagée en trois classes de citoyens : ^ les rentiers, les cinquante-deux petits métiers, et les tisserans qui formaient le grand métier. Cette division était une création d'Artevelde (4), qui ne dédaigna pas à cette occa-

(1) Gramaye, pp. 14 et i5 in Gandavo, — Analyse du mémoire de M. Vcrhoeven, p. 6.

(a) Mém. sur la ville de Gand par le Chevalier Dierickx tom , II, p. 3t.

(3) Coll. de mém. tom. VIII pp. 74-75.

(4) D'Oudegherst édit. de M Lesbroussart, tom. a , p. 545. — Meyer. ann. ad ann. 1 453 j Rerum Fland. p. 36. — Mém. sur la ville de Gand, tom. I , p. 1 83.

sion , de s'aggréger au métier des brasseurs ; aussi réunitil d'abord tous les suffrages pour représenter, comme chefdoyen, la seconde classe du bourgeois.

Les places de chefs -doyens occasionnaient des brigues, comme le consulat ou la préture à Rome , et avaient plus d'une fois compromis la tranquillité publique , surtout de la part des tisserans; lorsqu'on fin on y porta remède par le traité de Cadsant II fut statué que , quant à ces derniers, le comte de Flandre leur enverrait tous les ans, immédiatement après que l'on aurait renouvelé les deux collèges , une liste de trois personnes parmi lesquelles ils pourraient élire leur chef-doyen, en se conformant à cet égard à l'ordonnance de Philippe le Bon du 25 août i4a5, sur la durée des fonctions de cette charge; et, pour ce qui concernait les 52 autres métiers, on voulut par le même traité, qu'ils envoyassent chacun, tous les ans, une liste de trois de leurs principaux suppôts aux grand bailli et échevins, et que ces magistrats élussent dans ces différentes listes l'autre chef-doyen (i).

ciwedtVac- Parmi les lois et réglemens auxquels on peut attribuer xoiwdBentd*^ prospérité et la population de G and, Meyer cite un règlement de 1202, par lequel les bourgeois de cette ville, ne pouvant librement acquérir des biens immeubles hors de son enceinte, se trouvaient, pour ainsi dire obligés d'employer leur argent dans les fabriques et le commerce (2).

(1) Mém. sur la ville de Gand, p. 186.

(a) « Ann. xaoa. Cautum jus non esse civi G and en si , extra quaternas por- >tas, fu ml um aliquem «ut œdes mercari ; ex t cri s quoque facta potestas » emendi intrà portum, id est, oppidum , quoscumque relient fundos : » que res ultra quàm cuiquam est credibile, multiplicavit cmtatem. .

Les bourgeois de Gand étaient , d'après un privilège trèsancien, exclusivement autorisés à exercer toute espèce de métiers dans un rayon d'une lieue autour de la ville. En 1296, ils avaient déjà étendu ce rayon en laveur de leurs tisserans , jusqu'à la distance de trois lieues. Tlwert

Remarquons aussi qu'on ne pouvait d'abord exercer le métier de tisserand que dans les seules villes qu'on nommait Vrye steden van IVette , c'est-à-dire villes franches; mais qu'un usage contraire existait déjà depuis longues années, lorsque le comte Louis de Nevers porta, en i34a, à la demande des villes de Gand , Bruges et Ypres , une loi qui abolit cet usage (1). Il en résultait qu'un grand nombre de tisserans , établis dans les campagnes , s'ils ne voulaient pas renoncer à leur métier, étaient forcés ou d'acquérir eux-mêmes la bourgeoisie dans l'une de ces villes, ou de travailler pour le compte de quelque franc tisserand. Les Gantois qui voulaient en quelque façon adoucir la rigueur de ce placard, étendirent continuellement leur rayon en faveur de leurs tisserans; et bientôt le même usage s'établit à l'égard de leurs foulons et de leurs meuniers (a).

Les Gantois jouissaient en outre d'un droit d'étape, en *"f* vertu duquel ils étaient autorisés à déposer dans un magasin construit à cet effet, la quatrième partie de tous les blés indistinctement, soit qu'ils arrivassent par l'Escaut, soit par la Lys. Un arrêté de Philippe le Bon du 6 décembre i43a, autorisa même les échevins à établir des agens

(1) Mey. ad hune ann. in Annalib.

(a) Me m. «ur la Tille de Gand, par le Cher. Dierickx, tom. I, p. 189.

à Wastene, afin d'empêcher qu'on n'y déchargeât des ble's pour les faire passer dans l'Yperleede. Le droit d'étape hit dans la suite réduit à un sixième, mais seulement pour les blés arrivant par la Lys. Ce privilège avait pour but de prévenir la famine , et de tenir les blés à un prix modique : aussi devait-on exposer en vente , au marché , tous ceux qui faisaient partie de l'étape (i).

Foi™. f 0 i res printanières et automnales de Gand ne se te-

naient d'abord qu'en vertu d'un octroi spécial toujours accordé pour un terme : on fixa ce terme à 12 ans, par l'oc» troi du ia, juillet i4*5 (»)♦

Pfiienr» wr j| y aY£Ut cette ville comme dans un grand nombre d'autres endroits, des prêteurs sur gages appelés en latin mensarii, en flamand tantôt taefél-houders ou lombaerde ou bien lombaerde -houders , et tantôt pusceme , ou puscemehouders ou enfin puscemiers. Il en est fait question dans la grande Charte des Gantois de l'an 1296. Ils devaient garder pendant un an et un jour les gages sur lesquels ils avaient fait le prêt, et si ces gages étaient d'or ou d'argent, il fallait qu'ils y fissent appliquer le poinçon de la ville (3). De plus il ne leur était pas permis de prêter de l'argent sur des objets servant au culte (4).

Les Gantois jouissaient de la liberté avec cette turbulence

(1) Le Cher. Dierickx, tom. II, p. «55.

(a) Lf même, ib.,p. i/f8.

(3) Ordonn. du 17 septembre i454-

(4) Ordonn. du 16 Décembre i453.

I* Chev. Dierickx , tom. II, p. 677.

qui la retrempe quelquefois et qui plus souvent la détruit. La relation de leurs guerres et de leurs soulèvemens nous mènerait trop loin. Nous ne toucherons que les faits principaux. Philippe-le-Bon qui, pendant toute la durée de son règne, chercha à étendre sa prérogative, demanda en i448 un impôt de 18 sous parisis sur chaque sac de sel. Les Gantois rejetèrent cette demande ainsi qu'un impôt sur le blé, exigé en i44î)> Bientôt ils prirent les armes. « Et croissoit » et multiplioit toujours le pouvoir des Gantois, écrit Oli- » vier de la Marche, car le peuple du plat pays de Flandre » avoit ceulx de Gand en telle extime, par crainte et par v foie amour, <we tons accouroyent à leur aide (i). » La guerre fut opiniâtre et désastreuse ; le roi de France Charles VII, interposa vainement son autorité. Enfin, les Gantois sollicitèrent la paix ou plutôt leur grâce (2). On rétablit dans toute son étendue l'ordonnance émanée de Philippele-Bel en i3oi ; les magistrats devaient être choisis dans tout le corps de la bourgeoisie sans distinction. Les doyens des métiers devenaient étrangers à Tadministration de la ville (3). Les résultats de ces troubles intérieurs sont décrits avec autant de force que de naïveté parDuClercq, qui nous transmet des particularités omises par les autres historiens, o Après » que le château de Poucques fust démoli, dit-il, le duc re- » tourna à Courtray et y séjourna XII jours, durant les- » quels XII jours tous ses gens d'armes tindrent les champs, » mangeant et pillant le plat pays, lequel estoit et obéissoit » au duc, et mesme les villages de plusieurs nobles qui l'ac-

(1) Coll. de raétn. tom. VIIL p. ao6.

(a) Pontus Heuterus. Rerum Burg. lib. VI, C XI. XII. XIII etc. (3) Meyer. Annal, ad ann. i453.

» compagnoient, et, disoit-on, que le duc en attendant ar- » gent, laissoit ses gens manger tout le plat pays; parce 9 qu'ils n'estoient point payes , et avecq ce le duc en plusieurs » bonnes villes commença à faire contraindre les nobles, » marchands et bourgeois des lieux, lesquels ne le servoient » point, de lui prester certaine somme de deniers, chacun » selon son estât ; nonobstant que pour ce ne laissoient point » à estre levés par lesdictes bonnes villes plusieurs maltostes » et subsides, desquelles choses les riches hommes, avecq 9 le peuple commençoient à murmurer, et n'estoit point le » peuple sy malcontent de payer lesdicts deniers, car il ap- » percepvoit bien que le duc en avoit affaire , mais il se cour- » rouçoit de ce qu'on disoit qu'au profit du duc, ny à sa » connaissance ne venoit point tout l'argent qu'on exigeolt, » non pas mesme la moitié, aulcuns receveurs et aultres ne » say quels officiers affamez, qui estoient autour du duc en- » gloutissoient tout : desquelles choses je ne certifie rien, » sinon que la renommée du peuple estoit telle, et m'en 9 rapporte à ce quy en est (i). »

De nouveaux troubles marquèrent l'avènement au trône du successeur de Philippe (a). Après la mort de Charles-le- Téméraire les Gantois destinèrent à leur princesse Marie, Maximilien, fils de l'empereur Frédéric III, et ils firent couper la tète au chancelier de Marie et à Imbercourt, son chambellan, parce qu'ils négociaient pour lui donner le dauphin de France. Ce mariage de l'héritière de Bourgogne avec Maximilien, observe Voltaire, fut la source de toutes les

(1) Coll. de méra. tom. IX. pp. 399-400.

(2) Meyer. ad ann. i4^7-

guerres qui ont mis pendant tant d'années la maison de France aux mains avec celle d'Autriche. C'est ce qui produisit la grandeur de Charles V ; c'est ce qui mit l'Europe sur le point d'être asservie : et tous ces grands événemens arrivèrent, parce que les bourgeois de Gand s'étaient opiniâtres à marier leur prinçesse (1).

Ces bourgeois firent ensuite la guerre à ce même Maximilien et gardèrent son iils prisonnier. Maximilien entra dans Gand en i485, par le moyen d'un chef doyen appelé Matys, qui, l'année précédente, avait été doyen des bateliers et jouissait d'un grand crédit Les Allemands dont le prince était accompagné, voulaient livrer la ville au pillage; mais Philippe de Clèves lui représenta qu'en détruisant Gand, il perdrait la fleur et la perle de tous ses pays (a).

La révolte des Gantois, sous Charles -Quint, fut fatale à cette ville florissante. On avait demandé un subside pour la guerre contre la France ; mais les habitans de Gand, intéressés à éviter toute guerre contre un peuple avec lequel ils faisaient un commerce très-étendu et très-lucratif, refusèrent de payer leur part, et soutinrent que, d'après leurs privilèges, on ne pouvait leur imposer aucune taxe qu'ils n'y eussent donné leur consentement exprès. Ils allèrent même jusqu'à offrir au roi de France de passer sous son obéissance. Charles accourut du fonu de l'Espagne, traversa la France, à la vue des politiques étonnés, et vint frapper Gand d'un châtiment terrible. Vingt-six des principaux citoyens furent mis à mort : un plus grand nombre fut banni , la ville fut

(1) Essai sur les mœurs, etc. ch. o,5 a la fin. (a) Coll. de mém. tom. IX , p aoo.

5o DU COMMERCE,

déclarée déchue dé tous ses privilèges et immunités , ses revenus furent confisqués ; l'ancienne forme de son gouvernement fut abolie ; la nomination de ses magistrats réservée pour toujours à l'empereur et à ses successeurs : un nouveau système de lois et d'administration établi, et , pour contenir l'esprit des habitans, il fut arrêté qu'on bâtirait une citadelle; enfin, on leur imposa une taxe annuelle de six mille florins (i).

Meyer, qui avait de l'indépendance, appelle cette suppression de tout privilège le plus grand des privilèges : « à Divo s Carolo invictissimo monarchâ grande atque utile illud ac- * ceperunt privilegium, nempè omnium privilegiorum abo- » litionem. » Il n'est pas plus permis de dépouiller de sa liberté un peuple qui en use mal, que de voler un avare. Mais Meyer écrivait sous Charles-Quint et sous l'influence despotique de la censure (2).

Gand reçut ainsi un coup mortel. Cependant son com-

(1) Roberston, tom. IV, pp. 46a-48a.

(a) Cet annaliste débrouilla le premier le chaos de notre histoire , qu'il purgea des fables qui la défiguraient; il pénétra dans les recoins les plus secrets des bibliothèques ; il feuilleta tous les manuscrits qu'il put y trouver; malheureusement la censure, qui savait alors son métier aussi bien qu'aujourd'hui, l'a impitoyablement mutilé. La première édition, qui va jusqu'en 1 378 ( compendium Chron. Flandriœ. Pfoiibergm , apud J. Petrtum , i538, in-4°), porte un privilège de Charles-Quint où. il est dit: « pourveu

> toutefois que ledit suppliant , en faisant faire ladite impression , en-

• suivra les corrections et changemens faits au dit livre par les dits de

> nostre conseil en Flandres, et qu'il obmettra l'insertion des privilèges

• d'aucunes villes, communautés particulières dont au dit volume est faicte

• mention , à peine de perdre l'elfect des actes. .

merce de toiles continua d'être très-considérable, et on y fît encore des draps , des serges, des tapisseries, des bougrans, des futaines, des ostades et autres étoffes semblables (j).

En i554i un nommé Gilles Bockstaele obtint des échevins la permission d'ériger une fabrique de poudre à fusil (a).

Pendant les troubles de religion, Gand qui était bloquée iSi*. fit un accommodement avec le roi d'Espagne. Les habitans reçurent garnison et payèrent 200,000 florins. Il fut convenu que chacun d'eux pourrait rester en sûreté dans la ville pendant deux ans, pour terminer ses affaires et se consulter sur le parti qu'il prendrait touchant la religion; qu'après ce temps on serait libre de quitter les Pays-Bas avec ses biens, ou après les avoir vendus, les aliénant ou les faisant administrer par des commis. La citadelle, qui avait été démolie, fut relevée, et la ville se dépeupla peu à peu de ses meilleurs citoyens, qui se retirèrent les uns en Angleterre, les autres en Hollande et en Zélande; tellement, dit Van Meteren, que la moitié n'y demeura pas (3).

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