CHAPITRE XXXI
Le duc de Normandie. — Nouveaux carrosses. — Amour du viconile de WarfTcniont. — Dîner chez madame de Zuckiiiantel. — Modes. — Le baron de Wurmser. — Mademoiselle Aurore, de l'Opéra. — Vers qu'elle lui adresse après sa chute. — Impromptu de M. d'Albarct. — Mariage du duc n'gnant de Wurtemberg. — Les Framjuemont. — La belle Italienne.
La duchesse de"* elle comte de Périgord. — Une somnambule chez
la duchesse de Bourbon. — La nianjuise de Flcury. — La comtesse Julie deSérent. — La comédie. — M. de Vaudrcuil. — Annetle et Lubin. — Réception de M. de Guibcrt à l'Académie. — M. de Saint-Lambert. — M. Ducis. — Mademoiselle Kancourt. — La marquise de Lacroix. — Trait de bonté — Le margrave d'Anspach déjeune chez moi. — Le comte Diodati. — Le baron de Bodcn. — Encore le chevalier de Florian et M. de La Harpe. — M. de Castellane. — Causerie.
1786. 8 février. — Nous avions promis depuis longtemps à ma fille de la conduire k Versailles, où d'ailleurs la baronne de Mackau nous avait invités nombre de fois. Nous nous mîmes en chemin par une belle journée, quoique froide; le baron d'x\nd1au nous accompagnait. Après dîner, madame de Mackau nous mena chez les enfants de France. M. le Dauphin et M. le duc de Normandie seuls étaient visibles. Je trouvai le premier grandi, mais un peu fort; c'était un joli enfant. Il s'occupait beaucoup d'un nouveau carrosse, qu'il avait essayé le malin même, et dont l'invention est charmante et commode; c'est le premier qu'on voit ainsi. Les pan-
neaux et les peintures, sur les côtés, et devant, sont remplacés par des glaces, et ces glaces sont retenues dans dos encadromenis de vermeil ornés de saphirs, de rubis, et autres pierres précieuses. C'est magnifique et élégant. La reine a fait présent à M. le Dauphin de celtle voiture; elle lui donne beaucoup, et quand on lui en fait l'observation, elle répond en riant :
— Le roi, à sa naissance, n'a-t-il pas augmenté ma cassette de deux cent mille livres? Ce n'est pas pour que je les garde.
I\I. le duc de Normandie est un gros enfant, bien fort à dix mois. Ses yeux sont moins grands que ceux de M. le Dauphin; pourtant il sera au moins aussi juli. Il était entre les mains de ses berceuses, quoi qu'il ne dormît pas. Sa nourrice nous assura qu'il se portait à merveille.
Malgré les instances de madame de Mackau nous voulûmes retourner souper chez nous, à Paris, les Bose et le vicomte de AVargemont nous y attendaient. M. de Wargemont était toujours en garnison à Belfort; il désirait vivement la fin de ses affaires, à Paris, pour retourner à Montbéliard; son amour pour mademoiselle de Domsdorf était toujours le même ; on pouvait prévoirie dénuùment, et qu'ils ne tarderaient pas à recevoir la bénédiction. Le vicomte de AVargemont demeurait à la Chaussée-d'Antin; il était fort lié avec M. le prince de Lamballe, et allait souvent à l'hôtel de Penthièvre. Son père et son oncle, lemar-
CHAPITHE XXXI. 237
quis et le comte de Wargemont, ont servi tous les deux, ce dernier dans la légion de Soubise.
9 février. — J'allai dîner avec ma fille chez madame deZuckmantel, et après le dîner chez madame la duchesse de Bourbon; nous allâmes voir Iphigénie en Tavride^ de (lluck, avec les princesses. Les Bose soupent chez moi tous les soirs, et très-souvent aussi madame de Persan qui, comme on se le rappelle, est mademoiselle de Wargemont.
10 février. — J'allai le matin voir madame la duchesse de Bourbon qui voulait me montrer une nouvelle parure. Elle avait inventé une sorte de chapeau qui la coiffait admirablement et qu'elle voulait mettre à la mode. Elle me pria d'en accepter un pareil, et j'en fus ravie; il était charmant. C'était un rond de paille doublé de taffetas rose avec une guirlande de roses autour. Un grand nœud tombait derrière jusque sur les épaules, et les brides s'attachaient ou plutôt flottaient sur la poitrine, retenues par un parfait contentement, qu'assujettissait une épingle à tète de pierreries. Elle avait pris l'idée de ce chapeau à M. de Florian, et à ses bergeries ravissantes. On le posait au sommet de la tète, par dessus le crêpé. Je fis observer à Son Altesse sérénissime que la paille n'était pas d'hiver.
— Aussi, me répondit-elle, nous ne les porterons qu'à Longchamps.
Cette grande affaire réglée, j'allai prendre madame de Bernhold pour faire une visite au baron de
238 MÉMOIRES DK LA BARONNE DOBERK[RCH.
Wurmser, alors fort souffrant. Nous le trouvàmea fort agréablement occupé à donner une quittance du, quartier de la pension alFectée depuis Tannée précédente à la dignité de grand'eroix du mérite militaire, qui est de quatre mille livres. Celle de commandeur est de trois mille.
Je ne l'avais pas vu depuis une chute qu'il a faite l'année dernière à Fontainebleau, sur le théâtre de la cour, en papillonnant parmi les actrices. La reine avait été y passer l'automne, et avait fait ce voyage par eau, sur un bateau d'une élégance rare et appelé yacht. C'était au mois d'octobre, on jouait Penh-' lope, de j\I. de Marmontel et de Piccini. M. de Wurmser n'est plus jeune; les planches de théâtre sont glissantes et peu solides, il se prit le pied dans le trou d'une décoration. Mademoiselle Aurore, qui était près de lui, le retint et l'empêcha de tomber tout à fait. Cette Ijeune chanteuse a beaucoup d'esprit, et fait des vers, dit-on, presque aussi bien que M. de Marmontel. On ne m'accusera pas de la flatter ! Voici ceux qu'elle envoya au général, sur sa chute :
Ce monde est un sentier glissant
Où chacun tant soit peu cliancelle ; Le sage au sens rassis, l'étourdi sans cervelle. De faux pas en faux pas tous vont diversement.
Souvent même à plus d'un amant
Le pied glissa près de sa belle.
De toutes ces chutes pourtant Cette dernière est la moins dangereuse ;