CHAPITRE XXXI
Vallière; madame la duchesse de Bourbon vint me prendre après le spectacle pour m'y conduire. Nous y trouvâmes un monde énorme en hommes et en femmes. On n'y parlait que d'une aventure de la duchesse de...., qui faisait scandale à la cour. Cette dame avait chez elle, à Versailles, M. Archambault de Talleyrand-Périgord, lorsque l'arrivée inopinée de son mari la força à faire descendre son amant par la fenêtre. On le vit, on l'arrêta, maison le reconnut et on le mit en liberté. L'histoire a fait du bruit, elle a couru le monde ; le roi l'a apprise etadit sévèrement à la jolie duchesse :
— Madame, vous serez donc comme madame votre mère.
Le duc en a été instruit après les autres, bien entendu, et s'est plaint à sa belle-mère. Celle-ci lui a répondu avec le plus grand sang-froid :
— Eh ! monsieur, vous faites bien du bruit pour peu de chose; votre père était de bien meilleure compagnie.
M. de Talleyrand était ce soir-là chez madame de La Vallière. Il s'est apparemment blessé en tombant, car il boitait malgré des efforts très-visibles pour s'en empêcher.
Ces sortes de choses me paraissent toujours difficiles à croire, et je ne les répète qu'en tremblant ; il me semble que ce sont des calomnies, bien que racontées par des personnes dignes de foi. Ce qu'il y de sûr, c'est que la cour et la ville en ont retenti, qu'on l'a
lu dans les nouvelles à la main, et que ce serait s'avouer ignorant que de les passer sous silence.
1 1 février. — Le malin, les somnambules vinrent chez ma princesse, et je neus garde d'y manquer. C'est pour moi un intérêt véritable. M. de Puységup nous montra toutes sortes d'expériences , surtout une de ces jeunes filles qu'il empêche de remuer le bras pendant plus dune heure en le rendant complètement insensible ; on y enfonçait des épingles comme dans une pelote ; le sang n'y venait point et elle ne sentait absolument rien : cela confondait le raisonnement. Je me sentis un peu souffrante et incommodée de tout ce fluide, et rentrai chez moi jusqu'à l'heure du souper, où je fis quelques visites, et me rendis après chez madame de la Galaisière. Nous y soupàmes avec la comtesse Julie de Sérent et la marquise de Fleury. Cette dernière était une des plus gaies, des plus charmantes, des plus spirituelles femmes de la cour. Il était impossible d'éprouver auprès d'elle un moment d'ennui, tant elle savait varier la conversation , la disposer, et tirer tout le parti possible de l'esprit des autres. Elle était mademoiselle de Coigny. Son mari hérita de la duché-pairie de son aïeul , lequel était neveu du fameux cardinal. C'étaient, avant ce ministre, tout au plus des gens de condition. La marquise de La Rivière dont j'ai parlé, née de Rosset de Rocozel, était tante du duc de Fleury et prisait beaucoup son aimable femme. Elle nous amusa excessivement ce
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aoir-là avec les mille histoires qu'elle nous dit et celles qu'elle inventa peut-être.
La comtesse Julie de Sérent était fort digne de lui donner le mot. C'est une personne du plus haut mérite et des plus amusantes. Madame la duchesse de Uourbon l'aime infiniment ; elle est auprès d'elle depuis 1781 , et a été présentée à cette époque à la cour, où elle a fait grande sensation. Sa bellesœur, la baronne de Sérent, a été aussi dame de madame la duchesse de Bourbon, et n'a pas moins d'esprit.
On avait beaucoup joué la comédie à Petit-Bourg ; ces dames la jouaient admirablement, et M. de Vaudreuil était l'un des meilleurs acteurs. Madame la duchesse de Bourbon aimait beaucoup ce divertissement, dontelle s'acquittait très-bien. Je ne l'ai jamais vue sur la scène.
12 février. — Journée nulle pour les souvenirs, sauf une représentation à'Aîineite et Lubin à la Comédie italienne. C'est un charmant opéra-comique dont Noverre a fait un charmant ballet. Le sujet en est historique: le conte de Marmontel, dont il est tiré, n'est qu'une anecdote relative à M. de Saint- Florentin, ministre du roi, seigneur de Bezons, dont la bonté et la bienfaisance étaient grandes.
13 février. — Nous allâmes à l'Académie avec ma princesse pour la réception de M. de Guibert. Il y avait foule. Les maréchaux de Castries et de Ségur, tous les deux ministres, étaient dans une tribune
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avec madame de Staël (mademoiselle Necker ), ambassadrice de Suède et nouvellement mariée, mesdames de Grillon, de Beauvau, et M. le comte de Beauvau, ofticier des gardes-du-corps. M. de fiuibcrt a glissé dans son discours l'éloge de madame et de mademoiselle Necker. On fit à la suite de cette réception l'impromptu suivantauquel je n'ai jamais compris grand'cliose, mais que je cite parce qu'il était partout :
Je suis un brave soldat Qui chante toujours victoire Sans avoir vu de combat.
Mon nom de guerre est la gloire.
Vive la gloire !
Cette critique est d'autant plus niaise qu'elle est injuste: M. de Guiberta servi avec distinction dans la guerre de Sept ans. Son père est gouverneur des Invalides. Fait prisonnier à Rosbach, il resta dixhuit mois en Prusse, d'où il rapporta des notions sur la tactique de Frédéric le Grand, qui depuis ont été développées avec talent par M. de Guibert son fils. M. de Guibert, le récipiendaire, avait environ quarante-deux ans. C'était un fort bel homme, trèsà la mode et très-gâté dans la société; auteur de la tragédie du Connétable de Bourbon^ il a eu des succès en tout genre, surtout en amour. C'est un des vainqueurs les plus vantés. Madame Necker disait de lui :