CHAPITRE XXXV
mais il craignait de la rendre libre, et refusa d'y consentir afin d'empêcher le duc de Kingston de placer sur la tète d'Elisabeth la couronne de duchesse. Il eût volontiers repris sa liberté sans rendre la sienne à sa femme. Cependant à force de prières on le décida. Un auxiliaire puissant "vint d'ailleurs en aide à Elisabeth Chudleigh : lord Bristol se prit d'une grande passion pour une autre femme. L'amour fît taire la haine et la vengeance ; il laissa rompre son mariage par une cour ecclésiastique qui le déclara nul. Elisabeth épousa alors, en présence du roi, de la reine, de toute la cour, le 8 mars 17G9, Évelin Pierrepont, duc de Kingston. Sa fortune n'était pas substituée, et elle était immense; la position de la duchesse fut donc la plus brillante et la plus élevée. Son caractère ne se modifia point; il conserva ses irrégularités et ses bizarreries.
Tour à tour dépensière et avare suivant ses caprices ou son amour de briller, elle jetait l'argent par poignées ou refusait les choses les plus minimes. Elle adorait son écrin de diamants, ses pierreries, ses perles, elle les aurait défendus au péril de sa vie, et portait toujours en voyage des pistolets dans sa poche en cas d'attaque. Courageuse, téméraire même, elle ne redoutait aucun danger ; elle trouvait du charme dans le péril. Une fois, en Russie, entourée par des voleurs, elle lutta contre eux avec ses domestiques, et les mit en fuite. On en parla beaucoup, et on la cita comme une héroïne.
32S MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBERKIRCH.
Elle ne bravait pas seulement le danger, elle méprisait tout autant l'opinion publique, ne se souciant pas de ce que l'on pourrait penser d'elle, et ne ménageant rien pour satisfaire sa fantaisie, à plus forte raison ses passions. Le duc de Kingston, lorsque son premier feu fut éteint, s'aperçut de tous ces défauts et commença à beaucoup en souffrir. Il fit des observations qui ne furent point écoutées ; il se plaignit, on ne l'écouta pas davantage. Elisabeth était impérieuse, on le sait, elle se raidit contre une autorité qu'elle dénia et continua de vivre à sa guise. Le duc sentit quel maître il s'était donné ; il regretta sa liberté sans doute, et pourtant ne trouva point la force de secouer un joug qui lui était cher; il se soumit.
Elle ne le contrariait d'ailleurs en rien ; mais d'une constitution délicate, il devint irascible, sa santé en souffrit encore, il tomba dans la consomption, dans le marasme, et finit par mourir en 1773, laissant sa femme héritière de toute sa fortune, à condition qu'elle ne se remarierait point. Elle le promit de grand cœur, car elle n'en avait aucune envie. La duchesse resta veuve à cinquante-quatre ans. Elle ne fut pas insensible à cette mort : son cœur vaut mieux que son caractère.
Devenue libre, elle partit pour Rome, où le pape Clément XIV, Ganganelli, portait la tiare. Elle fit ce long voyage dans un yacht à elle qu'elle fit entrer jusque dans le Tibre, à l'admiration des Romains