CHAPITRE XXXV
eut autour de cette ville factice un combat simulé, on en fît le siège, on le défendit, les bombes et les boulets étaient des pièces d'artifices. Le soir, la ville fut prise et brûlée en entier selon les règles, ce qui produisit un magnifique spectacle et coûta seul cent vingt mille livres. On dansa au milieu de tout cela; le bal fut splendide. Les raretés du souper venaient de plusieurs centaines de lieues par des estafettes.
Une autre fois il y eut chasse aux flambeaux et à l'ours. Les chasseurs étaient entourés d'un régiment de hussards portant des torches. Ils formaient un grand cercle dans la forêt; on n'a jamais vu un spectacle plus magique et plus saisissant. L'ours effrayé fut forcé en très-peu de temps sans danger pour personne.
Le pauvre prince Ratzi\vil en fut pour ses frais et pour ses soupirs; elle ne consentit point à l'accepter pour mari. Les grandeurs ne plaisaient à sou imagination blasée que quelques instants; elle ne pouvait se résoudre à passer sa vie loin des arts , loin de la conversation, dans ces forêts, parmi les Sarmates vêtus de peaux de bêtes. 11 eût fallu aimer passionnément un homme pour lui faire ce sacrifice, et, disait la duchesse, cet homme fût-il roi, fùt-il jeune, fût-il beau et spirituel à miracle, devrait remercier à genoux la femme la plus ordinaire qui quitterait Paris et Londres pour le suivre dans un semblable pays.
D'ailleurs la duchesse avait passé la saison de la
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338 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBERKIRCH.
tendresse , son cœur était mort, avait souffert deux fois, et cette souffrance l'en avait guérie, t^lle aima sincèrement et fortement le duc de llamilton; elle eût donné tout au monde, excepté ses succès peut-être, pour lui appartenir à jamais. On sait comment elle en fut séparée. Cette blessure ne fut pas la plus forte cependant; il en est une autre qu'il lui faut avouer, et qui devint le chagrin le plus réel de sa vie. Je la raconterai avec quelque détail, parce que ce fait, mal connu dans le monde, lui a attiré le seul blâme dont elle se soucie, celui de s'être abaissée et d'être descendue de son rang par un amour indigne d'elle , ce dont elle est parfaitement incapable, bien que ce ne soit malheureusement que trop vrai.
Dans son premier voyage d'Italie, lorsqu'elle était à Rome la véritable souveraine du pape et des Ro-^ mains, on lui annonça, un jour, un seigneur nommé AVarta , prince d'Albanie, dont la ville entière raffo-» lait, et qui était certainement la plus belle créature que Dieu eût jamais faite. Il portait un costume resplendissant d'or et de pierreries, il était toujours armé jusqu'aux dents et des plus belles armes du monde, dont il se servait très-adroitement. La duchesse , à quinze ans , avait été sans aucun doute la plus belle femme de l'Angleterre, où il y en a tant de belles, mais il lui restait, malgré son âge, assez de charmes pour qu'elle pût se croire aimée sans s'abuser. Le prince Warta avait un esprit aussi fin que