‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 176 sur 220 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

ce qu'elle faisait si tard en ce lieu , et si elle n'était pas blessée.

Elle se nomma : c'était la comtesse AVilhelmine de B.... En se promenant au milieu des bois, ainsi qu'elle en avait l'habitude, elle avait "voulu dénicher un nid d'oiseau placé sur une branche un peu haute; elle était tombée et s'était foulé le pied. Depuis lors il lui avait été impossible de se lever, et sa souffrance était telle que, sans le secours d'un bras, elle ne pouvait rejoindre le logis de son père.

Joseph resta frappé de cette douce voix; bon et simple comme il l'était d'ailleurs, sûr de ne pas être reconnu, il aida la jeune fille à se relever, et lui offrit son appui pour retourner au château. Wilhelmine l'accepta, en se plaignant beaucoup; elle souffrait excessivement, et chacun de ses pas était une douleur. Le trajet fut long; pendant la route, le prince essaya de l'interroger. Elle lui raconta naïvement qu'elle était en congé de son chapitre, qu'elle n'habitait Schœnbrunn que depuis trois semaines; que sa famille, d'une noblesse des plus anciennes, était pauvre, et que son père, vieux soldat des guerres de Hongrie, bien connu de l'impératrice, avait eu pour retraite un poste de confiance dans cette résidence impériale. Elle n'avait plus de mère, elle était fille unique ; on lui avait obtenu une prébende, puisqu'elle n'avait point de dot. Elle se trouvait contente de son sort, et ne demandait rien à Dieu que la continuation de ce bonheur.

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Enfin ils arrivèrent . Le vieillard était couché selon son habitude; une servante veillait; elle était inquiète, mais elle resta stupéfaite en reconnaissant Joseph, qui mit un doigt sur ses lèvres et lui glissa deux ducats dans la main pour la faire taire.

— Soignez bien la comtesse, dit-il, je reviendrai savoir de ses nouvelles.

La jeunefille fut plusieurs jours couchée, elle souffrit beaucoup, et, selon sapromesse, le prince envoya chaque matin s'informer de sa santé. Onne dit pointa la comtesse AVilhelmine le nom du jeune seigneur qui l'avait secourue; son père ne le soupçonna pas plus qu'elle. Au bout de trois semaines elle fut s'asseoir au bord du jardin et prendre l'air; elle s'y oublia un soir, et je ne voudrais pas jurer que sa pensée ne chercha pas son protecteur. La cour n'était plus au château, le silence régnait partout, la comtesse se croyait bien seule, lorsque tout à coup elle vit paraître le jeune seigneur au détour d'une allée. Elle devint rouge comme une cerise et essaya de se lever; il la prévint.

— Restez, restez, je vous en prie, madame la comtesse, je ne veux pas que vous vous dérangiez; je serai charmé de causer un peu avec vous et de jouir de la vue du rétablissement de votre santé.

AVilhelmine resta tout interdite. Elle se rappelait les circonstances de leur première rencontre, elle songeait à tout ce qu'il avait fait pour elle, à ses soins, à l'intérêt qu'il lui avait montré , et elle son-

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geait en même temps qu'il lui avait paru aimable, qu'il était jeune, qu'il avait un noble visage, enfin tout ce qu'il faut pour plaire : il plaisait déjà. 11 resta plus de deux heures avec elle; il ne dit pas :

— Je reviendrai demain.

Pourtant le lendemain elle attendit , et le lendemain il revint; et il revint ainsi chaque soir, quand tout dormait autour d'eux. Lorsque la comtesse put marcher, ils se promenaient ensemble sous ces beaux ombrages. L'amour y était en tiers avec eux. Joseph aimait pour la première, pour la seule fois de sa vie peut-être; la jeune fille ignorait son cœur, et ne se rendait même pas compte du sentiment qui l'entraînait. Son père, âgé, infirme, confiant en elle, ne veillait point sur ses démarches; il la voyait avec bonheur se rétablir près de lui, il voyait leur avenir à tous les deux fixé, et ne songeait pas qu'il y eût au monde, pour une fille de dix-huit ans, des tentateurs ou des tentations.

Cette liaison dura ainsi à l'insu des courtisans, ce qui serait impossible en France et ce qui est naturel à Vienne, où les princes jouissent de la même liberté que les particuliers. Cette liaison devint bientôt aussi mtime que possDjle, et cela devait être; Wilhelmiue était trop innocente pour calculer les suites de l'entraînement de son cœur. Le prince était au comble du bonheur; il oubliait, près de cette âme naïve et dévouée, les intrigues de la cour et les soucis de la grandeur. 11 s'était donné pour un officier des gardes

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wallonnes, et il expliquait par la sévérité de ses supérieurs la nécessité du silence le plus absolu qu'il avait exigé d'elle. AVilhelmine marchait à sa perte, et un moment suffit pour la perdre. Comment maintenant cacher sa faute et le remords qu'elle en ressentait ?

— Marions-nous, répétait-elle incessamment, et nous n'aurons rien à cacher.

11 était trop tard. Le prince, d'ailleurs, trouvait des excuses, des remises; elle le croyait, elle l'aimait tant! Enfin, un soir qu'il était près d'elle dans leur petit jardin particulier, le vieillard se présenta tout à coup devant eux. L'habitude de la sécurité leur avait fait négliger les précautions; ils furent surpris au moment où ils s'y attendaient le moins. L'officier connaissait le prince, lui. En l'apercevant, en entendant sa conversation avec sa fille, il ne lui resta pas un doute sur son malheur; furieux, hors de lui, il veut arracher son enfant des bras de son séducteur en s'écriant :

— Est-ce là la récompense de mon sang répandu pour vous. Altesse?

A ce mot d'Altesse, la jeune fille jeta un cri' et se précipita vers son amant.

— Que signifie ce titre? Qui êtes-vous? Vous m'avez trompée.

L'explication ne pouvait tarder; elle eut lieu, et Wilhelmine, frappée de stupeur, tomba sans connaissance aux pieds de son père. On la crut morte;

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