CHAPITRE XXIll
22 mai. — J'allai voir madame de Bernhold, cl le soir même je fus à la promenade, d'abord aux Tuileries, après aux Champs-Elysées et au Cours.
Cette promenade des Champs-Elysées est insupportable. Il n'y a pas une seule goutte d'eau, la régularité en est triste, et par-dessus tout la poussière est fatigante à cause du voisinage de la route qui mène à Versailles. On aperçoit tout le temps les carabas et ]es pofs-de-chambre qui conduisent beaucoup de solliciteurs. Les carabas, lourdes voitures qui contiennent vingt personnes, ont huit chevaux qui mettent six heures et demie pour aller à Versailles; il est curieux de voir ce monde ainsi entassé. Quant aux j>ols-de-cha7nbre , outre ses six habitants, il y a encore deux singes, deux lapms et deux araignées. Les lapins sont devant, à côté du cocher, les singes sur l'impériale et les araignées derrière, comme ils peuvent. Cela me parut fort drôle. On n'a pas l'idée de cela dans nos provinces.
Mes journées et mes soirées étaient plus libres qu'à mon premier voyage. J'allai donc causer le soir encore en faisant quelques visites. Je n'entendis parler que de possibilité de guerre entre la Russie et le sultan. J'en fus très-tourmentée pour madame la grande-duchesse dont le mari irait à l'armée probablement. Je lui écrivis avant de me coucher, ainsi qu'à la princesse de Moutbéliard.
23 mai. — Je fus de bonne heure chez madame
de Dietrich, née Oclis, femme da baron de Dietrich, secrétaire général des Suisses et Grisons dont M. le comte d'Artois est colonel général. Ce prince a eu celte charge fort jeune, lors de la disgrâce du duc de Choiseul à qui elle appartenait avant lui. M. le comte d'Artois aimait beaucoup M. de Dietrich et faisait le plus grand cas de son esprit.
Son père, dont j'ai parlé à propos des fêtes de Reishoffen, est fort riche; il possède plusieurs seigneuries, et entre autres celles du Ban de la Roche dans les Vosges. Il est fils d'un magistrat du conseil souverain d'Alsace. Bien que cette famille ne soit pas de noblesse ancienne, elle est justement considérée. L'aîné des fils, M. Hans (Jean) de Dietrich a épousé mademoiselle de Glaubitz, ce qui le fait parent d'une grande partie de la noblesse d'Alsace. Celui dont il est ici question a été aussi commissaire du roi à la visite des mines , bouches à feu et des forêts du royaume.
Le père de madame de Dietrich, M. Ochs, est d'une exagération démocratique partagée par sa fille et inspirée, en partie du moins, par celle-ci à son mari. M, de Dietrich n'en est pas moins spirituel, distingué et de la meilleure compagnie. Madame de Dietrich habitait ordinairement Paris; elle est petite, vive, spirituelle et tout à fait piquante '.
Madame de Dietrich, femme de l'ammeistre, cou-
' M. Ochs, nô h Bâle en 17 49, fit en 1 7 98, de concert avec Brune et le colonel Laharpe, la révolution helvétique.