‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 20 sur 220 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

sine de ceux-ci, est une femme véritablement aimable dans toute l'acception du mot.

— Il n'y a que trois femmes sérieusement et véritablement charmantes de conversation dans toute l'Alsace, disait M. le cardinal de Rohan ; ce sont mesdames de Dietrich, de Berckheim de Schoppenwyr et d'Oberkirch; les autres parlent et ne causent point.

Monseigneur révêc|ue était bien gracieux de me mettre sur celte liste si triée, ma vanité s'en flatta, et ma modestie repoussa cette distinction. Il se peut que j'aime la conversation et que je la recherche, ce n'est encore que la moitié du chemin.

Nous avions une loge à la Comédie française pour le Mariage de Figaro^ que nous connaissions déjà, on se le rappelle, mais que nous étions pressés de juger à la scène. 11 avait été joué pour la première fois, le 27 avril précédent. On ne pouvait entrer sans faire le coup de poing; c'était bien pis qu'aux Tuileries. La salle était éclairée par une nouvelle invention due à M. Quinquet qui avait fort bien réussi, et à laquelle il a donné son nom. Cette lumière douce, vive, exempte de fumée, est d'ailleurs peu dispendieuse; elle est généralement adoptée aujourd'hui. On assure queM. Quinquet doit le secret de cette découverte à M. de Lavoisier, fermier général et grand chimiste. Il en a fait cadeau à son protégé pour l'enrichir, et, en effet, ce dernier est maintenant tout à fait à son aise. M. de Lavoisier dépense une partie de

sa fortune en expériences scientifiques ; il est gendre de M. Paulze, président de la ferme générale et l'un des hommes les plus estimés de la finance.

La pièce de jM. de Beaumarchais attire tout Paris; chacun en dit du mal et tout le monde veut la voir. On la trouve inférieure au Barbier de Séville, et on prétend qu'elle réussit seulement par les flagorneries adressées au parterre. D'ailleurs la famille royale, les princes du sang, la cour tout entière se sont hâtés d'accourir aUx premières représentations. Mon avis n'est point celui des autres, je ne l'ai guère dit, mais je l'écris dans ces mémoires; ceux qui les liront, verront si je me suis trompée et si la postérité confirme mon jugement.

Le Mariage de Figaro est peut-être la chose la plus spirituelle cju'on ait écrite, sans en excepter, peutêtre, les œuvres de M. de Voltaire. C'est étincelant, un vrai feu d'artifice. Les règles de l'art y sont choquées d'un hout à l'autre, ce qui n'empêche pas qu'une représentation de plus de quatre heures n'apporte pas un moment d'ennui. C'est un chefd'ceuvre d'immoralité, je dirai même d'indécence, et pourtant cette comédie restera au répertoire, se jouera souvent, amusera toujours. Les grands seigneurs, ce me semhle, ont manqué de tact et de mesure en allant l'applaudir; ils se sont donné un soufflet sur leur propre joue; ils ont ri à leurs dépens, et ce qui est pis encore, ils ont fait rire les autres. Ils s'en repentiront plus tard. Les facéties

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