CHAPITRE XXXIX. -lOl
— Je vous en prie, monsieur le maréchal, laissezmoi la réveiller.
— Pas avant que je lui aie demandé une seule chose, monsieur, interrompis-je. Qu'arrivera-l-il ? où est ma pensée?
— Ah! madame, j'y vais. Il s'y passe en ce moment de tristes événements. Je vois cet endroit, je le vois, il est en ce moment au milieu de l'eau , oui elle monte, elle monte. Ah ! c'est effrayant une inondation. . . oui. . . une inondation. . . Il y aura bien des pertes... heureusement personne ne périt. Madame, vous verrez que je ne vous trompe pas, vous le saurez bien, vous le saurez bientôt.
Nous nous regardâmes, j'avais pensé à Montbéliard,àmeschers princes. Ce jour-là, 18 janvier 1789, il y eut, en etlet, une grande inondation, et il se fit des pertes considérables en bestiaux, en bâtiments, mais il n'y eut point mort d'homme. Quand j'appris cette nouvelle je fus atterrée; tout était donc vrai. Il fallait donc croire en ces illuminations de l'avenir, à ces révélations de l'àme qui en prouvent l'essence divine et qui donneraient de la foi aux plus incrédules. Je n'ai pas vu depuis le pauvre maréchal deStainville, sans penser que nous allions le perdre , puisque ces arrêts étaient irrévocables et qu'ils devaient toujours s'exécuter.
La fin de ce siècle si incrédule est marquée de ce caractère incroyable d'amour du merveilleux, je dirais de superstition si je n'en étais moi-même
402 MÉMOIRES DE LA BAHONNE DOBERKIRCH.
imbue, quoique malgré moi, ce qui dénote, assuretHDn, une société en décadence. Il est certain que jamais les rose-croix, les adeptes, les prophètes et tout ce qui s'y rapporte, ne furent aussi nombreux, aussi écoutés. La conversation roule presque uniquement sur ces matières; elles occupent toutes les tètes; elles frappent toutes les imaginations, même les plus sérieuses , et si ces Mémoires en offrent de nombreuses traces, c'est qu'ils sont la représentation fidèle de cette époque. Nos successeurs hésiteront à le croire; ils ne comprendront pas comment des gens qui doutent de tout, même de Dieu, peuvent ajouter une foi complète à des présages. L'espèce humaine est ainsi faite. Mon cousin M. de Wurmser, auquel je disais cela l'autre jour, me répondit dans une de ses boutades: — Oui, le genre humain est fait aiusi, quand il est faif ; mais aujourd'hui il se défait et ne se fait plus d'aucune manière.
Je vois souvent à Strasbourg mesdames de Klinglin. Elles sont deux sœurs, filles du comte de Lutzelbourg (on prononce habituellement Luzbourg). L'une a épou&é le général de Klingliu, son oncle, qui est lieutenant du roi, et l'autre le neveu de celui-ci, le baron de Klingliu-d'Essen, qu'on appelle ordinairement de ce dernier nom.
La baronne de Rliiiglin est fort gracieuse et fort bonne; on l'aime beaucoup dans la société. (Juant à madame de Klinglin-d'Esierl , elle est très-vive,