CHAPITRE XXIII
auxquelles ils ont applaudi, leur fout les cornes et ils ne les voient point. Beaumarchais leur a présenté leur propre caricature, et ils ont répondu : — C'est cela, nous sommes fort ressemblants. Étrange aveuglement que celui-là !
Quelques jours avant la représentation à laquelle nous assistâmes, on avait jeté à profusion dans la salle les vers que voici; ils étaient imprimés :
Je vis du fond d'une coulisse
L'extravagante nouveauté
Qui, triomphant de la police, Profane des Français le spectacle enchanté. Dans ce drame honteux chaque acteur est un vice, Bien personnifié dans toute son horreur.
Bartholo nous peint l'avarice ;
Almaviva, le suborneur;
Sa tendre moitié, l'adultère;
Le Double-Main, un plat voleur,
Marceline est une mégère ;
Basile, un calomniateur.
Fanchette... l'innocente, est trop apprivoisée. Et tout brûlant d'amour, tel qu'un vrai chérubin. Le page est pour bien dire un fieffé libertin. Pour l'esprit de l'ouvrage, il est chez Brid'oison, Et quant à Figaro... le drôle, à son patron
Si scandaleusement ressemble ;
11 est si frappant qu'il fait peur.
Mais pour voir à la fin tous les vices ensemble. Le parterre en chorus a demandé l'auteur.
Ces vers ne sont vrais que jusqu'à un certain point; Brid'oison a beaucoup d'esprit dans sa bêtise, II. &
50 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBERKIRCH.
mais tous les autres personnages en ont autant que lui.
La pièce était admirablement jouée. Mademoiselle Contât surtout, dans le rôle de la comtesse, me sembla adorable, tous les hommes en étaient fous. C'est une délicieuse personne; je comprends les passions qu'elle inspire. 11 est impossil)le d'avoir plus d'esprit, une meilleure tenue de scène, un talent plus complet enfin que celui de cette actrice. Le bonnet que mademoiselle Contât portait dans le rôle de Suzanne, fut adopté par la mode, sous le nom de bonnet soucié à la Svzanne. 11 était entouré d'une guirlande de fleurs et orné de plumes blanches. La lévite si élégante de mademoiselle Saint-Yal, dans le rôle de la comtesse Almaviva, a décidé le succès du vêtement de ce nom.
Je rentrai chez moi en sortant de la comédie, le cœur serré de ce que je venais de voir et furieuse de m'ètre amusée. Cette inconséquence est le secret du succès. On s'amuse malgré soi.
24 mai. — J'allai le soir à la Comédie où l'on donnait Pierre le Cruel ^ de M. Dubelloy, et le Babillard. Pierre le Cruel ne m'amusa guère, ce qui m'explique l'anecdote que voici :
Une bonne dé vole ayant lu Pierre le Cruel , s'en accusa à son confesseur, homme d'esprit et de lumières. Elle en avait le cœur tout contrit et s'attendait à une sévère pénitence.
— La pénitence que je vais vous donner, dit l'abbé,