‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 22 sur 220 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

sera encore plus rigoureuse que vous ne le pensez, et rachètera ccrlaineraent votre faute. Vous avez lu Pierre le Crvel une fois, eh bien ! vous le relirez une seconde.

25 mai. — Je devais déjeuner chez le baron de Thun, ministre plénipotentiaire de Son Altesse sérénissime le duc de Wurtemberg, et qui demeurait à la Chaussée-d'Antin. U avait réuni quelques personnes; on fut très-gai, et toute la compagnie convint d'aller visiter l'hôtel de madame de Thélusson que j'avais vu à mon précédent voyage, lorsqu'il n'était pas achevé. C'était encore une merveille du jour.

Madame Thélusson, veuve d'un banquier de Genève, a, rue de Provence, enface delà rue Neuve-d'Artois, ce fameux hôtel dont j'ai déjà parlé. On aperçoit à travers une immense arcade placée sur la rue, le bâtiment en rotonde entouré d'une belle colonnade; il fait l'admiration de tous. C'est l'architecte Leroux qui l'a construit. Madame de Thélusson est mademoiselle de Lascaris.

MM. Thélusson, qui sont Genevois, ont cependant une origine française. Ils prétendent descendre de Frédéric Thélusson, seigneur de Fleschères, baron de Saint-Saphorin, en Lyonnais, qui accompagna, en Flandre, Philippe VI, roi de France, en 1328. C'est un peu vieux pour de la finance. Isaac Thélusson, envoyé de Genève à la cour de Louis XIV, a laissé plusieurs enfants dont l'un fut associé de M. Necker,

banquier à Paris. La terre de Dormans, en Champagne, leur appartenait.

Un autre Thélusson a passé en Angleterre où il a fait une fortune énorme'.

De l'hôtel Thélusson nous allâmes chez Desguerres, marchand ébéniste fameux, demeurant rue Saint- Honoré, pour y voir des meubles. On ne pouvait approcher de son magasin, tant il y avait de monde; la foule se pressait devant un bulfet de salle à manger d'un travail admirable. Il devait être porté en Angleterre chez le duc de Northumberland.

Le soir, je fis une visite à madame la duchesse de La Vallière, veuve depuis trois ans du grand fauconnier de la couronne, homme de beaucoup de mérite, s'occupant fort de littérature. Il a laissé une bibliothèque très-précieuse, et des tableaux de prix dans son château de Montrouge. Il aimait le faste, et avait eu de grands succès auprès des femmes. Il n'a laissé qu'une fille, madame la duchesse de Chàtillon.

Madame de La Yallière a été admirablement belle; bien qu'elle ne soit plus jeune, elle est encore superbe. Elle était mademoiselle de Crussol. Elle avait le plus grand air possible, et recevait naturellement comme la plus haute dame qui reçoit la plus haute compagnie. Son gendre, le duc de Châlillon, était mort de la petite-vérole, et la seconde de ses petites-

' Son fils fut créé baron Rendelsham en 1806 j le lord actuel est fils da celui-ci.

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filles était mariée au prince de Tarente-la-Trémouille. L'aînée de madame de Chàtillon a épousé le duc de Crussol, son oncle à la mode de Bretagne.

Je revis avec un grand plaisir la comtesse de Bruce qui demeurait aux Champs-Elysées. Nous reparlâmes bien de ma chère princesse; nous la regrettâmes, comme on peut le croire. Hélas! elle ne reverra peut-être jamais sa famille.

Madame la duchesse de Bourbon nous donnait un souper sous la feuillée, dans son hôtel de la rue de Varennes, oîi elle avait un jardin magnifique. Elle ne tenait pas un état de maison considérable, mais elle recevait noblement. Ce souper était délicieux. La comtesse Julie de Sérent, dame pour accompagner Son Altesse sérénissime, en faisait particulièrement les honneurs; celte dame est chanoinesse. Madame la duchesse de Bourbon avait eu en dot deux cent raille livres de rentes qui lai furent rendues à la séparation. Le roi, en y donnant son agrément, a exigé de M. le prince de Condé qu'il y ajoutât vingtcinq mille livres, ce qui avec sa pension de cinquante mille livres, comme princesse du sang, lui fait une position à peu près convenable, suivant son rang.

Son Altesse sérénissime me cumblait de bontés, de toutes les attentions possibles. Il était impossible d'être plus gracieuse, plus tendre et plus afiable. Je m'attachai sincèrement à sa personne. Elle prenait à tâche de me faire oublier la distance qui nous séparait. Je passais de charmants instants avec elle; son

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esprit et son originalité en faisaient la société la plus agréable. Elle racontait d'une façon merveilleuse et savait toutes choses sur tout le monde.

Nous nous retirâmes fort lard , après la plus amusante soirée. 11 faisait un temps magnifique. Le jardin était éclairé en petites vitrines de couleur d'une nouvelle invention qui ressemblaient à des jtierrcries; on appelait cela à la vénitienne. Nous entendîmes aussi une excellente musique.

26 mai. — La mode était fort aux visites le malin. On courait les uns chez les autres, sûrs de ne point se rencontrer, mais c'était la rage. J'allai chez la baronne de Zuckmantel, qui représente dignement notre province d'Alsace à Paris. Elle y a une grande existence; elle est très-répandue et très-connue. Je recontrai chez elle le manjuis de Deux-Ponts, comte de Forbacli, lils aîné naturel du duc régnant de Deux-Ponts et de la comtesse de Forbach; il venait d'épouser mademoiselle de Béthune , de la liranche appelée Béthune-Pologne , et voici pour- (]uoi :

Un marquis de La Grange d'Arquien avait deux lilles, l'une épousa par hasard le grand Sobiesky. (Juand je dis par hasard, c'est une manière de parler. On racontait que le marquis d'Arquien s'était chargé de cette enfant, laquelle ne lui appartenait pas, et était fille naturelle de Marie de Gonzague, la même qui fut aimée de M. de Cinq-Mars, et qui devint par la suite reine de Pologne. Le père de Marie d'Ar-

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