‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 28 sur 220 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

C'était la seconde représenta lion des Danaîdes, superbe spectacle à cause des décorations et des costumes, mais détestable pour le poëme et pour la musique. Les ballets sont assez bien dessinés, malgré de mauvais airs de danse. Mademoiselle Guimard avait eu la petite-vérole l'année précédente; elle n'en conserve pas moins sa beauté, ce qui est rare; il n'y paraît pas. Elle est maigre comme une sauterelle, mais quelle grâce ! comme elle arrondit ses longs bras et en dissimule les coudes pointus ; on ne sait comment elle a un goût aussi parfait dans ses ajustements; rien qui sente les habitudes de mauvaise compagnie qu'on lui prête. Elle a, diton, toujours des soupirants eu masse ; et, quoique peu vertueuse, elle se montre fort difficile. Il lui faut beaucoup d'or, ou une beauté, une jeunesse, un esprit sans rivaux. Elle donne énormément aux pauvres; elle envoie sans cesse à la paroisse, et en hiver ses gens ont ordre de ne jamais refuser la porte de la cuisine à un mendiant.

Un seigneur lui reprochait, un jour, cette facilité à introduire chez elle toute sorte de gens.

— On vous volera, lui dit-il.

— C'est possible, et je m'y résigne; mais voyezvous, monsieur le duc, si je me cassais la jambe, ou quand je deviendrai vieille, j'irai peut-être aussi frapper aux portes des Terpsichores de ce temps-là, qui sait ! Je leur donne l'exemple afin d'en profiter plus tard.

()6 MÉMOIRES l)K LA RAMONNE D'OBEUKIKCH.

Voilà des réflexions philosophiques bien sérieuses pour une semblable linotte.

Les paroles des Dandides sont du baron de Tschudy et de M. du Rollet, la musique du sieur Salieri, maître de musique de l'empereur et des spectacles de la cour devienne. Il y a quelques beaux vers, très-peu; en tout c'est ennuyeux comme un de pro~ fundis. Il n'y a nul intérêt dans le poëme, l'histoire de ces cinquante demoiselles étant parfaitement connue. Cependant, je l'ai dit, on était étonné du grand nombre de personnages, de l'éclat des habits et du clinquant. Les ballets sont de M. Gardel. Cette pièce attirait la foule ; elle a partagé la vogue avec le Mariage de Figaro; on a fait en conséquence cette épigramme :

t'uur les di3iiv uouveautés, de l^aris idolâtre. Excitant des bravos rincroyable fureur.

Moi, je déserterais à jamais le théâtre ; L'une me fait pitié, l'autre me fait horreur.

Je ne manque pas à citer les vers. Lorsqu'on peint son époque, il faut en marquer toutes les nuances. Une des plus tranchées en ce temps-ci, c'est la rage de rimer on dépit île tout et sur tout. Les Français ont toujours été ainsi, mais je crois que cela augmente.

29 mai. — J'avais été invitée à un concert de jour chez le comte d'Albaret. C'était un Piémontais fort riche, qui avait dos musiciens à lui, demeurant chez

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