CHAPITRE XXIV
lui, ne sortant jamais sans sa permission. Il est fou de musique, il a un salon exprès, où l'on en fait toute la journée; aussi ses concerts étaient-ils excellents. Ils passaient pour les meilleurs de Paris. Cela se conçoit facilement; un ensemble parfait doit exister entre des musiciens qui font perpétuellement de la musique entre eux.
M. d'Albaret avait beaucoup d'esprit et faisait de jolis vers. C'était un virtuose dans tous les arts. Il était de la société intime de madame de la Massais et de madame de laReynière, et ne recevait chez lui que la meilleure compagnie. On citait sa maison à juste titre pour la plus gaie, la plus amusante peutêtre de la ville. C'était son unique affaire ; ii ne songeait qu'à cela. Il était du nombre de ces personnes que l'on peut appeler amuseurs publics. Bon, généreux, toujours la bourse ouverte aux infortimes, surtoutà celles des artistes, c'est unvéritable Mécène. Il a le caractère le plus facile, le plus hospitalier ; il ne recherche que l'esprit, le talent, et il est prêt à tous les sacrifices pour l'agrément et le plaisir de ses amis.
Il a été souvent à Ferney, il a beaucoup vu M. de Voltaire et le contrefait admirablement. Lorsque nous ne restâmes plus que quelques personnes, il nous joua une petite scène fort drôle et fort amusante. Il a composé beaucoup de proverbes, dans lesquels il introduit le grand homme ; tout le monde assure que c'est comme si on le voyait. Il nous le représenta en colère et tout disposé à jeter son valet
de chambre par la fenêtre, parce qu'on avait laissé entrer au salon un maître cVécole, ami et admirateur de Rousseau. M. de Voltaire appelait celui-ci le vicaire savoyard, bien qu'il eût quatre enfants et une femme. M. d'Albaret avait assisté à cette furie et la rendait dans la perfection. Le costume était à peindre. Il cassait, mais très-réellement des tabatières de carton et des assiettes de faïence peinte, ainsi qu'avait fait l'illustre vieillard.
— Mais brute, double brute, Ostrogoth, Topinambour, ne vois-tu pas que ce fouetteur d'enfants vient ici pour me narguer !
— Je vais le chasser, monsieur.
— Non pas, misérable ! il dirait que je le crains, que je crains son maître et ses kyrielles; je ne veux pas de cela.
— Alors je le prierai d'attendre monsieur.
— Encore moins, animal ! M'attendre, est-ce que je veux le voir? Est-ce que je veux qu'il regarde mes tableaux , mes glaces ? âne bâté ! un cuistre , un cuistre de ce prince des cuistres, Rousseau ! Ah ! tu mérites cent coups.
Et il cassait sa canne , plus une douzaine d'assiettes.
— Appellerai-je madame Denis ! monsieur ?
— Madame Denis, madame Denis, ma nièce devant ce prestolet ! Tu deviens plus bête que ton père, ce que je ne croyais pas possible.
— Monsieur, il n'est point prêtre, il a une femme.