‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 30 sur 220 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

— Elle est laide.

— Ils sont mariés et bien mariés, j'en suis sûr.

— Elle est laide.

— Ils ont quatre enfants, dont l'un a été un instant pour aider chez M. Rousseau.

— Elle est laide, elle est laide ! te dis-je. Ne me parle plus de cette couvée de singes ou je t'assomme.

(Tabatière mise en morceaux avec les dents et les ongles.)

— Eh bien ! si monsieur veut, j'irai faire compagnie au magister.

La fureur de M. de Voltaire se monte à un degré qui devient de la rage; il tape, il crie, il brise.

— Toi, toi, tenir compagnie à ce vicaire du diable! C'est moi qu'on demande, et c'est toi qui te montres. Te prendra-t-on pour moi, le crois-tu ? Est-ce que nous nous ressemblons? Sais-tu seulement dire :

Va-t'en te faire f en français? Sais-tu le latin

comme lui ? Ali ! te présenter, toi ! Donne-moi ma perruque, ma canne, et j'irai. Oui, j'irai, j'irai le tondre, j'irai lui donner la leçon, et la leçon de Voltaire à Rousseau, ce ne sera pas peu de chose.

Il part, brandissant la canne et levant le ton plus haut encore. Ses yeux se fixent sur une fenêtre, il s'arrête tout à coup et prend un air pastoral.

— Ma génisse , ma génisse blanche et son veau ! Elle va donc mieux ! Ah ! quelle joie ! Cours me chercher du pain, je le lui porte et je reviens.

70 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'oUERKIRCH.

Après cette églogue, il joint les mains, il bénit. M. de Voltaire aimait beaucoup à bénir ; il descend dans la prairie, il va caresser la génisse, il embrasse le veau, il regarde le troupeau (à ce que nous dit le personnage c|ui reste en scène) , il compte les moutons, il cause avec le berger, il oublie tout à fait, ou du moins il a l'air d'oublier le maître d'école. Le pauvre diable passe sa journée à l'attendre, il se morfond, il se meurt de faim^ et le soir, quand le grand Voltaire a compté d'abord ses génisses, puis ses moutons, puis ses lapins, puis ses brins d'herbe, il s'écrie tout d'un coup (en rentrant en scène) :

^ — Ah ! le vicaire savoyard ! ma foi, on le fera coucher à la ferme, et nous nous disputerons demain.

Il avait ainsi toute espèce de finesses qu'il cachait sous sa colère ou sa bonhomie. Son immense esprit lui tenait lieu de tout ce qui lui manquait; il lui donnait dans l'occasion le cœur, la pitié, le dévouement, la charité, toutes les vertus possibles. Il fallait entendre M. d'Albaret; c'était un portrait, c'était un miroir de Voltaire. J'ai vu des gens en rester dans la stupéfaction.

M. d'Albaret jouait souvent la comédie avec mesdames de Montesson et de Genlis ; il était l'ami de toutes les deux, chose fort difficile, attendu qu'elles se détestaient cordialement. 11 en faisait au reste des portraits peu flattés. Madame de Montesson, disait-il, prend des airs de bourgeoise parvenue, et elle les

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