CHAPITRE XXIV
prend tout naturellement comme nous avalons le lait de la nourrice. Sa vie se passe en comédies domestiques, pour séduire et retenir ce pauvre duc d'Orléans. Elle lui joue des scènes dont les rôles sont appris d'avance, il n'y voit rien. Elle se roule sur les fleurs de lis et le manteau d'hermine avec des mules éculées et des bas de coton, disait aussi, un jour, madame la duchesse de Bourbon, à qui sa belle-mère donnait des nausées. Ce fut cette princesse qui insista le plus fortement pour l'empêcher de draper ses carrosses, à la mort du premier prince du sang. Elle alla trouver le roi et lui fit hardiment des confidences que M. le duc de Chartres aurait lues. Le roi ordonna que mgià^me la. duchesse et Orlécms m partihus (hélas! disait madame la duchesse de Bourbon, on ne peut plus ajouter infidelium, ce dont elle est bien marrie) , que madame de Montesson enfin, se renfermât à l'Assomption et y restât derrière les grilles, où elle put prendre à son aise des faç-ons de princesse sans être dérangée. J'anticipe sur les événements, cela vient au bout de ma plume et surtout au bout de ma pensée. Madame de Genlis, le gouverneur ^ était une autre manière de vaniteuse. Je n'en veux point parler en détail ; elle me plaît peu malgré son charme et ses talents. C'est une femme à système, une femme qui quitte son grand habit pour les culottes d'un pédagogue. Et puis rien de tout cela n'est naturel. Elle pose sans cesse pour son portrait physique et moral^ elle tient trop à sa celé-
brité, elle tient trop à la puissance de ses décisions. Un ridicule immense de cette femme masculine, c'est sa harpe; elle la porte partout, elle en parle lorsqu'elle ne l'a point, elle joue sur une croûte de pain et elle s'exerce avec une ficelle. Quand on la regarde, elle arrondit les bras, pince la bouche, prend un air sentimental, un regard analogue et remue les doigts. Mon Dieu, que le naturel est une belle chose !
On espérait entendre au concert de M. d'Albaret madame Mara, mais elle s'est trouvée indisposée et n'est point venue. Elle était à Paris l'année dernière, en même temps que madame Todi, la même que j'ai entendue à Stuttgard, et qui est maintenant en Russie. Elles luttèrent de talents et de succès aux concerts spirituels. On ne pouvait manquer de faire entre elles un parallèle en vers, le voici;
Todi, par sa voix touchante,
De deux pleurs mouillent mes yeux;
Mara, plus vive et plus brillante,
j\I'étonne et me transporte aux cieux.
L'une et l'autre ravit, enchante.
Et celle qui plaît le mieux,
Est toujours celle qui chante.
Vous voyez que la rage des vers n'épargne rien.
Après le concert de M. d'Albaret, j'allai chez Baulard, le marchand de modes et de colifichets. Alexandrine et lui étaient autrefois les deux célèbres, mai§ mademoiselle Berlin les a détrônés. Elle