CHAPITRE XXIV
portée à son auguste époux et récompensée par tant de froideur. Elle me parla surtout de M. le duc de Chartres, son frère, dont elle avait eu tant à se plaindre et qui se conduisait si singulièrement avec elle.
— J'aime beaucoup ma belle-sœur, ajoutait-elle; c'est une personne parfaite, mais mon frère !
J'ai déjà parlé de sa conduite, lors de l'histoire du duel avec M. le comte d'Artois. Non-seulement, comme je l'ai dit, il n'a pas pris parti pour sa sœur, mais il continua à se montrer partout avec M. le comte d'Artois, affectant de le voir encore davantage et plaisantant sur madame la duchesse de Bourbon avec un cynisme sans pareil. Aussi disait-on dans le monde, où cette conduite indignait, que lui seul était sorti blessé du combat. Il n'en vint pas moins au Palais-Bourbon. La princesse refusa de le recevoir, et messieurs de la maison de Condé approuvèrent formellement sa conduite.
Le public avait tout à fait épousé la querelle de madame la duchesse de Bourbon; il donna une leçon un peu forte à M. le comte d'Artois, en ne l'applaudissant pas lorsqu'il parut au spectacle; mais il en donna une bien plus sévère à j\L le duc de Charti-es en lui continuant ce silence pendant longues années. Au lieu de cela, chaque fois que M. de Condé ou madame la duchesse de Bourbon se montrent, ils sont couverts d applaudissements.
Il y a bien des choses à dire sur la conduite de M. le duc de Chartres envers M. le prince de Lam-
76 MÉMOIRES DE LA DARONXE d'OBERKIRCH.
balle el aussi envers la princesse, sa propre femme, cet ange terrestre qui l'aimait à la passion el qu'il en récompensait si mal. Ses intimités avec madame de Genlis n'étaient un secret pour personne, et il ne s'en tenait pas à elle seule. J'écoutais avec un vif intérêt tout ce que madame la duchesse de Bourbon me dit sur ce prince et sur tout ce qui la touchait. J'essayai de lui donner des consolations, qu'elle accueillit sans y croire.
— Ma chère baronne, me répondit-elle, une femme de qualité ordinaire , obligée de rester séparée de son mari, est déjà blâmée et exposée à toutes choses; mais une princesse, c'est bien pis encore. Toutes les douceurs de la vie lui sont enlevées , les plaisirs les plus innocents lui sont interdits, les visites les plus chères lui sont défendues. Il n'est pas une de ses démarches dont la calomnie ne s'empare à l'instant.
Quand nous rentrâmes, la princesse avait les yeux rouges; elle remonta chez elle et y resta une demiheure seule avant le déjeuner. Nous n'étions que très-peu nombreux, son service intime et obligé, moi seule d'étrangère. La journée se passa en promenades à pied et en calèche dans tout le parc, qui est fort grand; nous le visitâmes en détail. La conversation fut charmante. Madame la duchesse de Bourbon avait repris sa gaieté; elle nous raconta une anecdote assez peu connue, que je notai le soir afin de m'en souvenir. C'était sur les fameux sortilèges de M. le régenti
CHAPITIIE XXIV. 77
Elle tenait de madame sa mère (dont elle parlait peu cependant, et pour cause), elle en tenait donc, qu'on avait découvert, dans un cabinet au Palais- Royal, après la mort de M. le duc d'Orléans, fils de M. le régent (celui qu'on appelait Orléans Sainle- Geneviève, parce qu'il s'était retiré dans cette communauté), on avait découvert, dis-je, une cachette pratiquée dans le mur et très-profonde. Là on trouva des instruments inconnus, des livres de conjuration, des squelettes d'animaux, des têtes de mort, une foule d'herbes de toutes les façons et des poudres aux effets incroyables, sans être précisément nuisibles. On y trouva encore un écrit tout entier de la main du prince; il contenait des choses tellement extravagantes, qu'on le brûla sur-le-champ, sans en donner connaissance à personne. C'étaient des conjurations cabalistiques, disait-on, des formules cl des serments écrits avec la passion de la science, de l'amour du merveilleux, et surtout de l'inconnu. La mort subite de M. le régent l'empêcha, sans doute, de détruire tout cela; il est probable qu'il l'eût fait, s'il en eût eu le temps. Il existait aussi des lettres fort curieuses de ce prince indéhnissable, qui naquit avec le germe de toutes les qualités et à qui l'éducation donna tous les vices. Madame la duchesse de Bourbon aimait beaucoup à causer do lui; ce caractère lui plaisait. Elle avait hérité de ses goûts, sinon pour la magie, du moins pour le merveilleux, et eut peut-être volontiers, comme lui, entrepris le
78 MÉMOIRES DK LA BARONNE l»"onERKIH(;il.
grand œuvre, si elle eût vécu à la même époque.
Nous restâmes fort tard au jardin; cette première soirée de notre arrivée à Petitbourg, on conta des histoires de revenants, chacun dit la sienne; et quand nous nous séparâmes, nous n'étions peut-être pas très-rassurés.
Madame de Sérent assura que Monsieur, comte de Provence, faisait des pratiques infernales avec le comte de Modène, qui lui avait fait voir le diable. Ce diable-là était un beau jeune homme dont tous les signes de diablerie se bornaient à de jolies petites cornes. Il avait fait lire Monsieur dans un grand livre tout rouge et tout enflammé, et il y avait lu, en très-distincts caractères, qu'il serait roi un jour; ce qui nous lit frissonner quand madame de Sérent le raconta. Il lui fut ajouté qu'il verrait trois fois ce même diable et que la dernière il serait très-près de sa fin. Le comte de Modène, espèce d'adepte aussi curieux que Cagliostro, donnait cette histoire pour certaine et prétendait y avoir assisté. Quant à moi, qui n'y ai point assisté certainement, je l'offre pour ce qu'elle vaut.
Madame la duchesse de Bourbon avait une trèsbonne musique, qu'on entendait tous les soirs avant souper. C'était un plaisir charmant sous cette feuillée; on ne voyait pas l'orchestre, il semblait perdu derrière ces bois. La princesse sait parfaitement amuser ses hôtes.
31 mai. — Il nous arriva le marquis d'Autichamp,