‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 35 sur 220 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

ce que cela vous fait ? V^ous n'êtes point vive et nerveuse comme la marquise ; vous n'êtes pas accoutumée comme elle à suivre vos caprices. N'est-ce pas que vous n'allez point me refuser? je la rendrai si heureuse.

Madame la duchesse de Chartres, à qui cela était bien égal en effet, céda la parure. Elle plaignit vivement ce pauvre vieillard amoureux encore à son âge, et dominé comme un petit garçon. Il faisait l'admiration de la cour et de la ville.

Nous allâmes visiter les jardins de Riss à M. Annisson-Duperron ; c'est très-beau, très-anglais '. Le soir, il y eut musique et souper à l'ordinaire. On causa dehors jusqu'à deux heures du matin. Madame la duchesse de Chartres nous avait quittés depuis longtemps.

2 juin. — Madame la duchesse de Bourbon voulut aller voir ses pauvres à l'hospice, et nous l'y accompagnâmes. Elle a soin de tous, et elle a fondé plusieurs lits à perpétuité. En revenant, nous déjeunâmes au jardin avec des primeurs dont quelques-unes étaient de Petitbourg. Je ne connais pas de vie plus douce que celle que mène cette princesse à son château. Elle faisait l'envie de la reine qui le lui disait souvent.

' Père de madame de Lamtert et de M. Anisson, directeur de l'imprimerie, mort sur l'éthafaud révolutionnaire. Il a laissé des lils et une fille, madame de Laverdine, la mère de madame de Lancosme-Brcves. Madame de Lambert fut mère de la marquise de Courtarvcl. M. de Lambert devint général russe pendant l'émigration.

— Je suis juste assez princesse pour en a\oir les honneurs el les prérogatives, et pas assez pour en avoir les charges, répliquait-elle. Votre Majesté a Trianon, moi j'ai Petitbourg; seulement personne ne s'inquiète de moi, et tout le monde s'occupe de la reine ; voilà la différence.

On attela les chevaux aux calèches, et nous allâmes faire une course à Brunoy, terre qui appartient maintenant à M. le comte de Provence.

Le marquis de Brunoy, son possesseur précédent j était M. Paris de Montmartel, de la famille des Paris Duvernay, ce qui ne voulait pas dire qu'il fût d'une grande naissance. Il avait fait des folies dans le parc, dans le château et surtout dans l'église. Il y a dépensé dix millions. C'est à ne pas le croire, mais c'est vrai. Il imagina une procession de Fête-Dieu, telle que les rois n'en ont jamais vu. Elle coula vingt-quatre mille livres. Certainement cet homme devait aller aux Petites-Maisons. Monseigneur l'archevêque de Paris trouva ce luxe hors de place. 1) en autorisa la vente, lorsque Monsieur devint propriétaire. Celui-ci distribua aux pauvre et aux établissements de bienfaisance le prix de ces extravagances, ce qui fut fort approuvé.

On a beaucoup moins goûté les spectacles grivois et inconvenants qui ont été donnés dans ce château, il y a quelques années. Le roi eut la faiblesse d'y assister par amitié pour son frère, et il s'en est bien repenti; on n'avait pas l'idée d'une pareille licence.

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Il n'y eut que deux femmes dans la salle, et elles furent obligées de partir. On avait osé inviter la reine, qui refusa obstinément. Elle fit plus, elle se montra ces jours-là en public à Paris, afin de bien constater qu'elle n'y était point. On dit que madame de Montesson s'y est égarée une fois, où les pièces étaient bien adoucies. Malgré cela, je ne puis comprendre qu'elle se soit oubliée à ce point.

Le marquis de Brunoy avait épousé mademoiselle d'Escars.

Monsieur avait donné tous ses ordres pour qu'on reçût madame la duchesse de Bourbon, si elle avait fantaisie d'y venir. On nous servit une belle collation, nous n'y touchâmes point, ou du moins nous ne nous mîmes pas à table. Monsieur ne venait pas souvent, si ce n'est pour les réunions, et madame n'y paraissait jamais. M. le comte de Provence ne tenait là qu'une cour de garçon assez peu épurée. Ce prince est cependant raisonnable, ou plutôt raisonneur. Il a de l'esprit, de l'instruction; il est peu goûté néanmoins.

3 juin. — Madame la duchesse de Bourbon reçut une lettre qui la rappelait à Paris. Elle me fit demander le matin et me dit avec beaucoup de regrets que notre voyage serait abrégé, puisqu'elle était forcée de revenir pour une affaire. La princesse avait les yeux rouges, je ne sais ce que contenait cette lettre, mais je craignis pour elle un chagrin; le respect me ferma la bouche. Jamais femme ne fut plus

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mal ni plus injustement jugée; elle conserve, dans son cœur, un amour profond et vrai pour son mari, quoi cju'elle en ait été malheureuse à mourir. On lui a prêté des aventures. Je n'ai jamais rien vu qui pût le faire penser, mais eu tout cas il y avait dans son fait plus de légèreté que de mauvais vouloir. Si elle a manqué à quelques convenances, ce fut certainement pour chercher Tétourdissement et l'oubli. Elle voulut peut-être arracher de son cœur le trait empoisonné dont elle était blessée. Ne se sentant pas assez forte, assez parfaite pour se jeter dans les bras de Dieu et pour y trouver la consolation et le courage nécessaires, elle chercha à se lancer dans le tourbillon.

— Je suis comme les écureuils dans leur boîte tournante, me disait-elle; ils courent, ils courent et ils croient avoir fait beaucoup de chemin, lorsqu'ils n'ont pas bougé de place.

Ce qui me fît croire à un secret pénible ce jour-là 'je n'ai pas dit coupable, au moins, , ce fut le retard très-visiblement cherché que Son Altesse sérénissime mit à rentrer dans Paris. Elle visita successivement Bicêtre, la Salpétrière, les Gobelins. Elle gagnait du temps, cela était clair pour tout le monde ; un devoir ou une démarche pénible l'attendaient sans doute.

4 j uin . — Après une visite à madame Dietrich, je visitai le grand et le petit palais Bourbon , sans la princesse bien entendu; elle me fit bien des questions

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quand nous nous retrouvâmes. Le petit palais Bourbon; construit en 1779, est annexé au grand et le complète; c'est un bijou. M. le prince de Condé en a fait le plus joli colifichet du monde. Il est meublé avec une recherche délicieuse , mais pas assez noble peut-être pour les hôtes qu'il renferme. Il y a là des fantaisies et des biblots comme chez mademoiselle Dervieux. L'appartement de mademoiselle de Condé seul est d'une sévérité majestueuse; elle y a placé un Christ, du Titien, je crois;c'est la plus touchante image de Dieu que j'aie jamais vue.

En outre du grand et du petit palais, il y a encore le moyen, ce qui rend le tout ensemble une demeure aussi étendue qu'élégante. La belle galerie de peinture est dans le palais moyen ; on y voit une suite de tableaux représentant les batailles où a figuré le grand Condé, et force tableaux de chasse.

Je vis avec plaisir que M. le prince de Condé conservait le portrait de madame la duchesse de Bourbon dans sa chambre. Quant à M. le duc de Bourbon, il n'avait chez lui que des chiens, des chevaux et aussi ses grands ancêtres; point de femmes, si ce n'est madame la duchesse, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Mon Dieu, le mutin et charmant visage !

Les Tuileries étaient pleines de promeneurs; depuis quelque temps de mauvais plaisants y venaient avec des costumes tellement étranges, que les Suisses avaient souvent été obligés de mettre à la porte ceux

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