II
86 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'oBERKIRCH.
dont l'excès du ridicule pouvait amener des scènes fâcheuses. Ils imaginèrent, pour s'en venger apparemment, de paraître en troupes avec des costumes, des emblèmes et des écriteaux, qui étaient une critique de la cour, de la finance, de la bourgeoisie et du clergé. On ferma les grilles, on arrêta sur-lechamp ces censeurs importuns, et on les conduisit au Chàtelet, où ils eurent le temps de réfléchir sur les suites et les inconvénients de la satire.
On parlait beaucoup alors d'un scandale qui venait de se produire à la cour, et qui prenait des proportions fort désagréables. M. le comte d'Artois avait un gentilhomme ordinaire, nommé Desgranges ; c'était un homme de peu et fort déplacé chez le frère de Sa Majesté. Il était d'une beauté fabuleuse, beauté qui passait en proverbe et qui servait de point de comparaison. Cette beauté lui avait servi peut-être à lever les obstacles, mais il parvint d'abord, je ne sais comment, malgré sa basse extraction, à entrer dans les gardes d'Artois. Il a de l'esprit, beaucoup d'intrigues, une grande bravoure et l'envie de parvenir à tout prix. Un jour, il escortait la voiture de Leurs Altesses royales. Les chevaux s'emportèrent et les menaient tout droit au pont de Sèvres , alors en réparation ; il les aurait immanquablement jetés à la rivière. Desgranges poussa eu avant, au risque de se faire écraser vingt fois, et en détournant de toute sa force qui est herculéenne un des chevaux de devant, il fit dévier l'équipage que