CHAPITRE X\V
Breleuil, nÙDislre de Paris, et quia T Académie royale sous sa domination, a envoyé Yestris à la Force.
— C'est la première fois que notre maison se brouille avec la maison de Bourbon, dit ce petit lai de Yestris II ou Ycstr'AUard, comme on l'appelle à cause de sa mère mademoiselle AUard.
Il est cependant un peu moins insolent que monsieur son père, le diou de la danse ^ retiré depuis trois ans. Le diou de la danse, le grand Yestris, disait souvent :
— n n'y a en Europe que trois grands hommes : moi, Yoltaire et le roi de Prusse.
Il a épousé mademoiselle Heinel, et Yestris II est son fils de la main gauche. Celui-ci avait à cette époque vingt-quatre ans et était au théâtre depuis quatre.
Une femme de ma connaissance racontait ceci : elle l'avait rencontré une fois au Palais-Royal dans une foule :
« Je lui ai marché sur le pied sans le vouloir, disait-elle, et sans le reconnaître. Je me retournai pour lui faire mes excuses, en lui demandant si je lui avais fait mal.
— No, madame, mais vous avez failli mettre tout Paris en deuil pendant quinze jours.
— Ah ! s'écria mon mari, c'est Yestris.
— Yous ne le saviez pas, monsieur, reprit-il d'un air de mépris, mé madame votre épouse le savait bien, elle. »
106 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBERKIRCH.
Il avait pris sa maladresse pour une agacerie. Jamais il n'exista fatuité aussi robuste que celle-là.
Nous allâmes donc voir Didon. Cet opéra, dont les paroles sont de M. Marmontel, est regardé comme la meilleure musique de Piccini. Il avait un succès prodigieux. Les anciens gluckistes baissaient la tête; ils n'osaient pas trop réclamer contre le sentiment universel du public. Madame Saint-Huberli produisait un elfet admirable dans le rôle de Didon. Elle avait vingt-huit ans alors, sa beauté était dans tout son éclat; depuis sept ans seulement elle avait débuté. Elle parut costumée selon l'époque où se passe la scène, ce qui fît une révolution théâtrale. Il est impossible de montrer une sensibilité plus vraie, plus touchante, un abandon plus passionné, et de conserver cependant plus de noblesse et de dignité majestueuse.
— C'est le jeu de Clairon et la voix de Todi^ disait-on de toutes parts; et c'était vrai ' !
Le roi a été si enthousiasmé de son talent qu'après l'avoir entendue, et sans que personne le lui demandât, il lui fit régler sur-le-champ une pension.
C'est à Saint-Cloud que Didon fut jouée pour la première fois, au milieu de cette cour si brillante et devant cette reine si éclatante et si belle, entourée
' Madame Saint-Hubcrti a été assassinée à Londres en 1812, en même temps que le comte d'Enlragues, qu'elle avait suivi en émigration tt dont elle était devenue la femme en 1791.