CHAPITRE XX
parlé ; le baron de Maucler, gouverneur des jeunes princes, et madame de Maucler, sa femme, née baronne Lefort ; lévèque in pariions baron de Sehwarzer, grand-aumônier du duc Frédêric-Eugine , ancien militaire; le comte de Baleuze, le marquis de Yernouillet, fils naturel de Louis XV, lui ressemblant beaucoup ; le capitaine Parrot, précédemment au service de la Compagide anglaise des Indes orientales; le conseiller Jeanmaire de Montbéliard, M. Rossel, conseiller; M. Duvernoy, Yoisin habitant Exincourt ; le prince-abbé des chapitres nobles réunis de Murbach et de Lure, M. de Rathsamhausen ; M. de Béroldingen, grand doyen du chapitre de Murbach ; le baron de ^V'urmser, grand-Teneur; les barons Frantz et Frédéric de AVurmser, tous les deux brigadiers d'infanterie; le commandeur de AValdner, mon oncle; le baron de "VS'aldner, mon père ; le comte de ^'artenslebeu, lieutenant-colonel dans Anhalt, et la comtesse de "^'artensleben, née de Linas, sa femme. Il devait y avoir un petit plaisir de plus qu'à l'ordinaire; aussi le cercle étaii-il au grand complet. Les princesses et leurs dames avaient fait une loterie pour les pauvres, de lots des plus encourageants^ disait une jolie et spirituelle personne , mademoiselle de Domsdorf, chargée de placer les billets.
— Les lots vous promettent mille choses , messieurs; choisissez les numéros et vous verrez que vous ne vous en repentirez pas.
10 MÉMOIRES DE LA BARONNE d'OBERKIRCH.
Les vingt premiers numéros sortant au loto étaient les favorisés; c'était un grand émoi dans ce petit cercle, où tout était ordinairement si calme; le mouvement était partout, on se montrait les billets, on se racontait les rêves de la nuit passée et les espérances positives qui en résultaient. Les visages étaient parfaits à étudier dans leur gaieté ou dans leur sérieux. Le prince se préoccupait peu de ces luttes de désirs; il jouait aux échecs dans un coin avec le prince-abbé de Murbach, que les bruits de ce monde préoccupaient encore moins, lui qui devait mourir en odeur de sainteté peu d'années après. L'évèque de Scliwarzer se tenait auprès de lui et le conseillait. Ceux des jeunes princes et des jeunes princesses qui restaient à Etupes s'étaient groupés près de leur mère, et échangeaient ces bons rires de la jeunesse que rien ne remplace et que rien ne fait oublier.
Nous avions en visite M. et M'"*^ Tronchin, de Genève. M. Tronchin-Calandrin, conseiller d'Etat de la l'épublique de Genève, était l'ennemi de Jean-Jacques Rousseau , et parent du célèbre Tronchin, médecin de ^L le duc d'Orléans, qui a mis à la mode et répandu la célèbre invention de l'inoculation; il lit paraître contre Rousseau les Lettres écrites de la campagne en réponse aux fameuses Lettres écrites de la montagne.
M. Tronchin était assis près de madame de Wartensleben, à laquelle il racontait une anecdote sur
CHAPITRK XX. 1 1
Voltaire, que j'ai retenue; elle peint bien son caractère tout de premier mouvement. Il était à Ferney, lorsqu'il reçut les Lettres de la montagne^ où se trouve un passage violent contre lui. En le lisant, il se mit d'une colère horrible, traitant Rousseau de drôle, de coquin, de scélérat; qu'il s'en vengerait et lui ferait donner cent coups de bâton.
— Cela vous sera facile, lui répondit-on, car il viendra bientôt vous voir à Ferney.
— Qu'il arrive donc, ajouta Voltaire.
— Et que ferez-vous quand il arrivera?
— Eh bien! je lui donnerai ma meilleure chambre, je le ferai bien dîner, et je l'engagerai à rester tant que cela pourra lui être agréable.
— Il était plus léger que méchant, répondit le vicomte de AVargemont qui écoulait. Dieu veuille avoir l'âme du Père temporel des Capucins de Gex; capucin indigne ou indigne capucin !
Le vicomte de Wargemont, capitaine dans Royal- Étranger , en garnison à Belfort , était arrivé en visite à Étupes avec une recommandation pour le prince. Il est d'une famille de Normandie; le marquis de Wargemont était avec lui; il a été colonel des volontaires de Soubise, et a épousé mademoiselle Tabutot-d'Orval. Il a une sœur mariée en Picardie à M. de Gaudechart de Querieu , dont ils parlaient avec enthousiasme.
Nous vhîies plus tard à Etupes M. le duc de Sully, colonel en second du même régiment Royal-
lu MÉMOIRES t)Ë LA BARONNE D'OBEnKlRCH.
Étranger; en ce moment M. de AVargemont y était seul de ce corps.
— Laissons là Rousseau et M. de Voltaire, monsieur Tronchin , dit la princesse ; le grand moment est venu. Oui tirera les numéros?
— Ce sera Marie, sans doute, dit la baronne de Borck.
— Madame la baronne, si vous le permettez, interrompit M. de Yernouillet, ce sera plutôt le capitaine Lolo; c'est son métier de prédilection.
Le marquis appelait ainsi le capitaine Parrot. M. de Yernouillet était gai; il était même ce que dans le monde on appelle aimable , mais il n'avait pas toujours le goût très-fin. Il avait adopté ce détestable genre de faire des calembours, et les siens n'étaient pas toujours heureux.
— Que ce soit donc le capitaine , mais attention, mesdames.
On s'arrangea autour de la grande table, chacun ayant ses cartons, ses marques et tous les accessoires du loto-dauphin. M. et M™^ de Borck se mirent à côté l'un de l'autre, pour se conseiller.
— Ma mie , disait le baron , faites attention à ne pas oublier les ambes.
— Ambo ! cria M. de Yernouillet; le baron a raison, madame.
— Quant à moi, je vais perdre selon mon habitude, reprenait le conseiller Rossel, savant en grec, en mathématiques, très-érudit, mais très-mauvais