CHAPITRE XX
joueur; il était, en outre, un critique sévère et fort distrait, quoiqu'il eût les manières du monde.
— Attendez, monsieur, que vous ayez perdu pour vous plaindre, répliqua madame de Schack, personne observatrice, pénétrante, occupée de sou jeu, instruite et fort silencieuse d'ordinaire.
— Madame de Schack a parlé ! continua M. Frédéric de Wurmser; c'est déjà un lot de gagné à la loterie.
Madame de Maucler dormait, selon son habitude; elle était un peu fatiguée de ses couches, et ses sommeils étaient plus fréquents.
— J'y suis, écoutez-moi, entonna le capitaine Parrot du haut de sa tète.
Il nomme un numéro,
— C'est à moi ! murmura humblement le conseiller Jeanmaire.
— A vous cette belle pelote, brodée par madame la grande-duchesse ! monsieur le conseiller, dit mon père, recevez-en mon compliment; c'est le plus beau lot de la loterie; ma fdle eût bien voulu le gagner, j'en suis sûr.
— Allons, je n'ai pas ce numéro, marmota M. Rossel d'un ton fâché.
— Déjà ! monsieur Rossel, interrompit M. le prince de Montbéliard en riant, il vous reste encore dixhuit points.
Le capitaine nomma successivement plusieurs numéros. Je gagnai un beau gobelet ciselé, en-
H MÉMOIRES OR f,\ HARONNE d'OBERKIRCH.
voyo par la coiTitessc de Ilohenheim, aux armes de l'ordre teutonique. A chaque nombre qui sortait et qui ne se trouvait pas sur ses cartons, le conseiller Rossel poussait une exclamation de regret. Le duc interrompit sa partie pour en rire à son aise et le mieux écouter.
— Je les avais dimanche, messieurs, tous ces numéros, vous en êtes témoin, répétait l'infortuné conseiller, et pas un ne me vient aujourd'hui ! Je suis trop malheureux.
— Monsieur, à quel chiffre en est-on? demanda mademoiselle de Damitz, dont la compréhension s'ouvrait avec peine.
— Madame, on vient de dire un 1 et un 4, répliquait avec un sang-froid imperturbable le comte de Baleuze, d'une distraction fabuleuse et toujours à cent lieues du jeu.
— Alors, monsieur, c'est 14.
— Croyez-vous, madame ?
— Mais, monsieur, sans doute que je le crois; permettez-moi de vous dire que vous m agacez. : 1 et 4 font 14 apparemment.
Et les rires partaient de toutes parts, car la bonne madame de Damitz étant continuellement agacée, on s'amusait de ses accès de colère les plus comiques du monde; aussi le prince FAigène lui répli([ua-t-il d'un grand sang-froid :
— Je vous demande pardon , madame, 1 et 4 font cinq.
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Madame de Damitz n'osa rien répondre au prince, mais elle dit à M. de Yernouillet.
— Vous èle» bien heureux que ce ne soit pas vous !
— Del mio delfino , riposta celui-ci, toujours occupé du jeu, il esl cu/'l !
Ces expressions lui peu triviales ne messéaient pas au marquis, et contrastaient avec rélégauce de sa tournure; il s'était mis sur le pied de tout dire et comme il le voulait. Madame la princesse appelait cela tout bas ses licences royales.
— Mon auge, glissait madame de Borck à l'oreille de son mari, vous avez oublié une marque; heureusement je suis près de vous, ajoula-t-elle avec un sourire empreint de toute la coquetterie de sa jeunesse.
Le dernier lot fut fiiliii tiré, la partie continua. On joua avec toute la furie des existences inoccupées, pour lesquelles la moindre chose est un événement. M. de Yernouillet, qui a la manie de rimer à tout propos, perdait beaucoup; il s'écria avec une verve comique, au moment où sa bourse était vide et où le loto finissait :
Quoi ! déjà plus d'argent ! comment le concevoir? Vous n'avez plus de ronds et je n'ai plus d'espoir.
J'écrivis, le soir même, cette petite scène. Malgré sa futilité, c'est un petit tableau qui fera connaître cet intérieur d'Étupes, où la vie était si douce et si
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facile, les rapports si pleins de bonhomie et de bienveillance. Les petites passions de l'intimité s'y donnaient carrière, sans jamais amener le moindre orage, ni la plus légère discussion. A peine quelquefois une malice, ou la critique la plus innocente venait animer la conversation.
On était heureux à Etupes, et on y faisait le plus d'heureux possible. Que de bonnes œuvres! combien de fois ai-je vu les jeunes princesses se priver d'une fantaisie, pour secourir de pauvres familles! Aussi la reconnaissance est dans tous les cœurs, leur nom est béni, et tout ce bonheur laisse dans l'àme un doux et touchant souvenir.
CHAPITUE XXI.
Madame la duchesse de Bourbon à Montbrliard. — Attentions paiticulièrcs. — Son caractère. — Son mariage. — Passion du duc de Bourbon. — Accident, lors delà naissance du duc d'Enghien. — Refroidissement. — La marquise de Barbantane. — La comtesse d Hunolstein. — Le duc de Bourbon au camp de Saint-Roch. — Promenades solitaires. — Confidences. — Madame de Canillac. — Madame de Monaco. — Madame de Courtebonne. — Mademoiselle Michelot de l'Opéra. — Scène au bal de l'Opéra. — Eclat. — Le roi in(er\icnt. — Duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon. — Le comte d'Artois se rend chez madame la duchesse de Bourbon. — Réception que le public leur fait à l'Opéra. — Indifférence du duc de Chartres. — La princesse d'Hénin, — Les châteaux do Weckentbal et de Freundstein. — Légende.
Il vint à Étupes une visite fort agréable et fort distinguée des autres de toutes manières, celle de madame la duchesse de Bourbon. Elle voyageait pour se distraire du profond ennui qu'elle éprouve depuis sa séparation d'avec son mari et les injustices dont le monde l'a accablée. Elle vint à Éiupes, beaucoup en souvenir de madame la comtesse du Nord, qu'elle avait malheureusement peu vue et qui lui avait plu infiniment. Ce même souvenir me valut de sa part une attention particulière et une bienveillance que j'étais loin de mériter. Elle me la montra dès le premier jour, et me dit avec la franchise de son caractère :
— Madame d'Oberldrch, madame la grande-duchesse est bien heureuse de vous avoir pour amie,
18 MEMOiiîF.s m: i.a iîakonne n'onKr.KiRCH.
el si j'osais, je \ous demanderais la seconde place. Je répondis comme je le devais, par des remercîments et des modesties.
— C'est entendu, interrompit- elle; à dater d'aujourd'hui vous êtes à moi en France, ce qui ne vous empêche pas d'être à madame la grande-duchesse en Russie; nous vous partagerons comme Proserpine^ seulement je ne veux pas être Pluton.
Madame la duchesse de Hourbon était fille de M. le duc d'Orléans (petit-fils du régent et mari de madame de Montesson et d'une princesse de Bourhou-Conli, de triste mémoire, morte en 1759. Née eu 1750, elle avait alors trente-trois ans; elle était, sinon belle, au moins fort agréable, d'un esprit prompt et vif, d'un caractère passionné et loyal; elle tenait plus de la race où elle était entrée que de la sienne propre.
Elle le disait souvent :
— J'ai tout de C.ondé et rien d'Orléans.
Elle fut mariée en 1770. M. le duc de Bourbon était fort épris d'elle. VAynoureux de quinze ans, joué à Chantilly lors des fêtes du mariage, avait pour sujet l'amour que ce jeune prince portait à la princesse, sa femme; les soins et la passion qu'il affichait pour elle. J"ai déjà parlé de celte bluette de Laujon, qui était alors attachée à M. le comte de Clermout, abbé de Saint-Germain, mort en 1771, grand-oncle de M. le duc de Bourbon. Après la cérémonie, on avait décidé que le prince voyagerait quelque temps et que madame la duchesse de
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Bourbon resterait au couvent pendant son absence. Cet arrangement ne plut jamais au jeune mari, et sans autre forme de procès il enleva sa femme, qui s'y prêta de la meilleure grâce du monde.
Elle devint grosse bientôt, et après quarante-huit heures d'atroces douleurs, elle mit au monde un tils, auquel on donna le nom de duc d'Enghien '. L'enfant, au moment de sa naissance, était noir et ne donnait aucun signe d'existence; on l'enveloppa de linges trempés dans de l'eau-de-vie, le feu y prit, on crut que le malheureux enfant allait brûler. Ce furent des transes horribles, comme on peut l'imaginer; heureusement on en fut quitte pour la peur.
La passion de ^L le duc de Bourbon avait été trop vive pour durer longtemps; elle s'éteignit comme les feux de paille. Il commença à s'occuper d'autres femmes, ce qui mil la sienne au désespoir. Elle fît tout ce qu'elle put pour le ramener, mais l'éclat auquel elle se laissa emporter follement ne fit que l'éloigner davantage. 11 en résulta une indifférence mutuelle, qui aboutit à une séparation à la fin de 1780.
Madame la duchesse de Bourbon est d'un caractère faible et indécis; elle n'est jamais sûre de vouloir une chose, aussi est-elle très-facile à influencer; par suite , sa décision légère amène aisément un changement d'avis. Elle est bonne , mais elle est renfermée même aux personnes qu'elle aime le plus;
' Le même qui a été assassiné dans les fossés de Vincennes, dans la nuit du 2t mars 180^.
elle n'ouvre jamais tout son cœur. Elle est d'ailleurs timide, et bien qu'elle ait beaucoup d'esprit, elle manque quelquefois totalement de conversalion. Elle dit souvent qu'elle a tout vu, tout connu, tout aimé, et qu'elle s'est dégoûtée de tout. Cette fâcheuse disposition n'est chez elle qu'un accident, car peu de femmes ont autant de ressources dans l'esprit et autant de moyens de s'occuper. Elle chérit la retraite avec quelques amis ; elle cultive les arts et les sciences et ne hait point la bonne chère. Elle peint agréablement et joue bien de la harpe. Elle s'est occupée des hypothèses de Lavater et des découvertes Mesmériennes; en tout, c'est un esprit inquiet et chercheur. Elle veut savoir, et elle a peu la patience d'apprendre. Elle n'est point exclusive et n'a pas de parti pris en affection. Elle s'attache souvent à des gens de goût, de principes et d'habitudes fort opposées. Elle vit au milieu de tout cela, et laisse à chacun son opinion en réservant la sienne. Sa gouvernante a été madame la marquise de Barbantane. Madame la duchesse de Bourbon a infiniment de grâce dans l'esprit et une originalité qui, lorsqu'elle veut se livrer, rend sa conversation trèspiquante, originalité que corrige d'ailleurs l'excellence de son cœur. Ce qui prouve qu'elle a horreur du vice et de la méchanceté, c'est qu'elle n'a jamais voulu prendre pour dame la comtesse d'Hunolstein , fille de madame de Barbantane, avec qui elle a été élevée à Panlhémont, parce qu'elle con-