‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 59 sur 220 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

possible. Je tâchai de retenir cet arrangement pour le reproduire à Montbéliard. Quand nouseùnies déjeuné, nous retrouvâmes les équipages de Son Altesse sérénissime; ils nous menèrent fort galamment jusqu'à Ermenonville, où, comme on le pense, nous fûmes reçus à quatre battants quand on reconnut les livrées.

M. de Girardin, brigadier des armées du roi, et propriétaire de ce beau logis, vint au-devant de nous et nous offrit la main. Il descend d'une famille d'origine italienne nommée Ghardini, et est petitfils, par sa mère, de M. Atli, riche fermier général. Les Girardin appartenaient eux-mêmes à la finance, et leur grande fortune "venait de cette source et de leurs alliances. M. de Girardin était un homme de bonne compagnie, d'esprit et de monde. On avait fort parlé de lui, à cause de M. Rousseau à qui il donna asile dans un pavillon, les dernières années de sa vie. Il hantait beaucoup les philosophes; sa maison était un de leurs principaux cénacles. Je les regarde comme ayant causé le malheur de la France, ce qui me fait les détester de toute ma raison. Nous vîmes le tombeau de Jean-Jacques, si fameux et si diversement jugé. Quant à moi, je n'entrerai pas dans cette discussion. M. Rousseau a professé des principes détestables de toutes les manières. Il avait le plus affreux caractère, et c'est certainement l'être le plus bizarre et le plus ingrat du monde. Ses livres sont affreux au point de vue de la morale; ils sont

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d'autant plus dangereux que le style en est enchanteur. Le tombeau et Y île des Saules me firent donc un plaisir médiocre, et je n'y donnai pas une attention bien empressée. Je crois que M. de Girardin s'en piqua. Madame de Tonnerre se confondit en admiration et en éloges, sur lesquels notre hôte renchérit; cela avait l'air d'une gageure; elle termina tout par un trait bien digne d'elle, et qui dut montrer à M. de Girardin combien elle riait de ses amplifications philosophiques.

— Tout cela est vrai, M. Rousseau était un bien grand homme, mais, pour le résumer, en un mot qui le peint tout entier, c'était un cuistre.

Le Mécène ne répliqua rien.

Il y a à Ermenonville, comme dans tous les lieux célèbres, un livre sur lequel chacun écrit son nom et ses impressions, soit en vers, soit en prose; nous remarquâmes ces vers du duc de Nivernais, parmi un fatras de sottises, qui ne devraient pas être écrites en français, tant elles sont indignes de notre nation :

Je ne traiterai plus de fables Ce qu'on nous dit de ces beaux lieux, Où les mortels, devenus presque dieux.

Goûtent sans fin des douceurs ineffables. De FÉlysée où tout est volupté, Je regardais le favorable asile Comme un beau rêve^ à plaisir inventé.

Mais je Tai vu, ce séjour enchanté.

Oui, je l'ai vu, je viens d'Ermenonville.

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