‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 61 sur 220 · CHAPITRE XWI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XWI

une bénédiction pour les malheureux; ce prince est bon et aumônier au possible. Il comble ses vassaux de ses charités ; il fait travailler les ouvriers de toutes sortes; il ne veut pas qu'une pierre soit hors de sa place; aussi dit-on de lui qu'il est dérangé à force d'arrangement.

Cette maison de M. le duc de Penthièvre est un modèle. Une intimité exemplaire, un accord jamaiî-troublé règne entre le père et la fille; ils s'aiment comme des bourgeois, et rien n'était plus simple que leurs habitudes, malgré leur grande fortune. Une placidité, une sérénité à toute épreuve brillaient sur la physionomie du prince. Il accueillait le pauvre comme le riche, le malheureux mieux que le fortuné. Aussi l'aimait-on partout , et son angélique tille autant que lui. Elle épousa, je l'ai dit, M. le duc de Chartres par amour; ce fut la seule fois, peutêtre, que le père et la fille ne furent pas parfaitement d'accord. M. le duc de Penthièvre répugnait à cette alliance, il craignait le caractère de son futur gendre; il paraît qu'il avait bien raison de le craindre.

Le jour où nous allâmes lui faire notre visite, il était seul à Sceaux, avec M. de Florian, un de ses gentilshommes, bien connu par ses charmants ouvrages, et que nous voyions souvent. C'était un homme très-remarquable que M. de Florian, un des meilleurs esprits et des cœurs les plus parfaits que je connaisse. Il ressemblait à son prince par les vertus, et Sceaux, avec de pareils habitants, était

un vrai paradis. jM. deFlorian avait, disait-on, deux passions malheureuses, ce qui est bien étonnant chez un homme de cette pureté-là, et toutes les deux à la fois encore. Il les combattait l'une et l'autre. La première était un amour fougueux et invincible pour la comtesse de Cussé, fille de la marquise de Boufflers; celle-ci n'était pas exempte de reproches, car la belle comtesse vivait en puissance de mari. On ajoutait qu'elle n'eût point été cruelle, mais que le chevalier ne parlait pas, qu'il se condamnait au silence, se contentant de la regarder de loin, parce que, disait-il, il avait peur de la trop aimer et de ne plus être maître de sa vie.

L'autre passion, je la sais d'original, il me l'a confiée, était ce qu'il y a de plus chaste et de plus suave Il y avait à Sceaux une jeune fille dont le père était architecte et sans fortune; elle s'appelait mademoiselle Odrol; son père avait perdu la vue, un jour, en assistant à la démolition d'une maison : une pierre tomba dans la chaux vive, la chaux ricocha jusqu'à son visage, et il fut affreusement défiguré, ses yeux ne se rouvrirent plus, ils étaient dévorés. Il lui restait pour tout bien une petite maisonnette et un jardin donnant sur le parc de Sceaux. Madame la duchesse du Maine en avait gratifié son aïeul , un de ses anciens domestiques. M. de Florian rencontra souvent dans ses promenades la jeune Antigone conduisant l'infirme; il la rencontra seule avec son chien et sa corbeille pleine de fleurs qu'elle venait

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