‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 62 sur 220 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

de cueillir. Elle était belle et simple à tourner une têle pastorale comme celle du chevalier. Il l'aima de tout son cœur si bon, si tendre; il rêva de cette beauté et de cette simplicité angélique, il en fit Estelle, il en fit Galathée^ il en fit toutes les héroïnes de ses bergeries. C'était toujours elle qu'il peignait et sans la flatter , c'était impossible. Ses soins pour son père tenaient du miracle, elle ne le quittait que pendant son sommeil, et encore lui laissaii-elle pour garde une vieille servante qui l'avait vue naître. Il va sans dire qu'elle aima le chevalier de Fiorian, que ces tranquilles et tristes amours n'eurent point de dénoùment. Il avait bien envie d'épouser mademoiselle Odrot, il ne l'osa pas. ils se voyaient sans espérance, pour se voir, pour s'aimer, pour se le dire, et pour se consoler ensemble du destin qui les séparait. A Paris, il adorait madame de Cussé; à Sceaux, son esprit, son cœur, tout son être appartenaient à mademoiselle Odrot. Il accordait fort bien cet appareillage. M. d'Oberkirch donnait de tout cela une explication que les hommes trouvaient positive et à laquelle je n'ai rien compris.

Nous revînmes de bonne heure de Sceaux, madame la duchesse de Bourbon m'ayant fait promettre d'aller voir son costume pour le bal de l'Opéra. Je ne pus pas me décider à l'y suivre; ces cohues ne me plaisent point. Qu'irais-je y chercher? La princesse était fort sévèrement velue, en couleur de ca-

pucin, avec une sorte de coqueluchon large et pointu qui cachait sa coiffure. Elle était méconnaissable; la mode commençait à se répandre de cette mascarade. On appelait cela un bahvt. La façon venait de Venise, le pays des masques. Le jardin du Palais-Royal devait être ouvert et illuminé toute la nuit, ainsi que les boutiques; les gens du bal seraient invités à y descendre de par M. le duc de Chartres. Un ordre du roi, arrivé le soir même, défendit cette innovation. Comme on doit parler sur toutes choses, on prétendit que la reine et le roi de Suède devaient y venir ensemble; on ajouta que cette liberté de courir ainsi les jardins et les boutiques pouvait amener quelque rencontre, quelque reconnaissance, et qu'enfin le lieutenant de police avait fait dire qu'il ne garantissait pas la sûreté de ces illustres personnages, si on lui donnait un aussi grand espace à garder. Quoi qu'il en soit, la fête extérieure n'eut pas lieu, et il fallut se renfermer dans la salle, où l'on dut avoir bien chaud , si j'en juge d'après ce que nous éprouvâmes en nous promenant seulement au Cours-1 a-Reine en calèche.

21 juin. — Nous étions engagés à diner à Versailles chez madame de Mackau, sous-gouvernante des enfants de France, J'étais charmée de ces dîners; nous y trouvions presque toujours l'occasion de voir M. le dauphin et Madame Royale, quelquefois tous les deux. Ces charmants enfants promettent tant de bonheur à notre patrie ! Madame Royale est si belle

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