CHAPITRE XXVll
MoDt-jolfior. — -MM. Charles et ItoLert. — Trait de M. le dauphin. — Le baron de Bodeo. — Un comédien. — L'abbé de L Kpée. — Histoire d'ua sourd-muet. — Le comte de Haga à la Folle Journée. — Vers que lui adresse Dugazon. — Le maréchal de Kiron. — Duel du comte de Laniaick. — .Je prends congé de la reine. — Madame la princesse de Lambaile. — Mot sur le chevalier de Florian, — La marquise de Pierrecourt. — Le Dormeur éteillé. — Départ pour l'.Vlsace.
23 juin. — Nous élioiis invités par madame de Mackau à aller à Versailles, pour assister à Tascendon d'une montgolfière. On parlait beaucoup de cette nouvelle invention, due à MM. Montgolfier, gens du Yivarais, où ils avaient fait une première expérience Tannée précédente. Le Mercure' en avait rendu compte, et toute l'Académie s'en était émue. Cettedécouverte prouve l'esprit d'observation, qui seul peut féconder le génie. M. Montgolfier avait recouvert un vase, dans lequel il faisait bouillir un liquide, avec un papier plié de façon à en faire un cône Ciu une sphère. Ce papier s'éleva tout d'un coup. Montgolfier If; replaça, et il s'éleva de nouveau. Ce pecit événement du hasard ne fut pas perdu pour lui. 11 se mit à rêver sur cet effet d'un air devenu plus léger que l'air atmosphérique, par la dilatation que produit la chaleur. En réfléchissant et essayant un perfectionnement, il arriva enfin à la pensée développée et appliquée dans son aérostat.
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La première ascension d'un ballon supportant une chaloupe se fit à Paris, et les hommes qui les premiers osèrent hasarder leur vie dans une si périlleuse expérience furent MM. Charles et Robert.
Le comte de Ségur a composé sur cet événement, si bien fait pour impressionner l'imagination, les vers que voici :
Hiiand Charles et Robert, pleins d'une noble audace, Sur les ailes des vents s'élèvent dans les deux. Quels honneurs vont payer leurs efforts glorieuxj?
Eux-mêmes ont marqué leur place
Entre les hommes et les dieux.
Le ballon que l'on avait lancé au mois de novembre, à la Muette, avait cjuatre- vingts pieds de haut sur cinquante de large. 11 fut enlevé sans hésitation, à la stupéfaction des spectateurs, et traversa Paris portant deux personnes. Madame la duchesse de Polignac était ce jour-là à la Muette avec M. le dauphin. Elle ne négligeait aucune occasion de l'instruire, et d'en faire un prince digne de sa race. Elle réussissait parfaitement. On remarquait surtout dans ce jeune enfant un caractère angélique, une bonté extrême jointe aune fermeté rigoureuse. Ainsi^ un des petits garçons avec lesquels il jouait avait commis une faute, dont on accusa M. le dauphin. Il s'agissait, je crois, d'une porcelaine cassée, et la reine tenait beaucoup à ce brimborion. L'autre enfant n'était plus là pour se dénoncer et sauver l'innocent, qui ne dit pas un
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mot et se laissa punir sans chercher à détourner le châtiment sur le coupable. La punition fut cependant cruelle; on le priva pendant trois jours de sa promenade à Trianon, où il avait des jeux charmants; il ne murmura point et se soumit. La chose fat découverte lorsque l'ami de récréation revint. Non moins généreux que le prince, il se dénonça et reprit toute la faute, qui en effet lui appartenait. On demanda alors à M. le dauphin pourquoi il ne se disculpait pas.
— Est-ce que c'est à moi d'accuser quelqu'un? répondit-il.
Que Dieu (écrivais-je alors] nous conserve ce précieux rejeton ; il poussera de belles branches au vieil arbre de la monarchie... hélas !
24 juin. — Nous étions conviés à déjeuner chez le baron de Boden, ministre plénipotentiaire du landgrave de Hesse-Cassel. 11 demeurait grande rue Poissonnière, sur le boulevard. Nous étions furt nombreux. On fît venir un homme qui donnait la comédie à lui tout seul, et qui était très-drole. Il joua une douzaine de scènes avec des costumes différents, toutes satiriques et pleines de malice, personnifiant chaque pays par un type qu'il rendait à merveille. Son visage, grimé à la perfection, était toujours méconnaissable.
25 juin. — Je fis la visite la plus intéressante, celle du magnifique établissement de l'abbé de l'Épée. Ce bienfaiteur de l'humanité était né en 1712.
Je restai plus de trois heures dans cette maison. Je vis plusieurs de ces petits malheureux sourds-muets, de la figure la plus intéressante. Leurs yeux intelligents et tristes se fixaient sur nous avec une avidité qui semblait vouloir deviner nos pensées.
On nous montra un jeune homme de dix-huit ans environ, d'une belle taille et d'une physionomie distinguée : son histoire est tout un roman. Il a été enlevé à l'âge de huit ans par une troupe d'Égyptiens bohèmes. Il se promenait avec son gouverneur sur la grande route; cette troupe s'était arrêtée à quelque distance, et le gouverneur commit l'imprudence inouïe d'entrer dans leur camp seul avec son élève. Ces misérables attachèrent le pédagogue à un arbre, le bâillonnèrent fortement, et remontant dans leurs chariots ils emmenèrent l'enfant, dont la johe figure les avait frappés, et dont l'infirmité leur était inconnue. Ils le cachèrent si bien et le firent si vite passer en Espagne, que les réclamations de la police et celles de la famille devinrent inutiles. Cela se passait dans le Midi. Cet enfant, fils unique, avait perdu son père d'un accident affreux avant que de naître. Pendant que sa mère le portait dans son sein, son mari, qu'elle aimait à l'adoration, fut tué devant elle en tombant de cheval ; elle en fut si saisie, qu'elle accoucha dans la nuit d'un enfant sourd-muet. Cet enfant séparait seul les collatéraux d'une immense fortune. Ou prétendit dans le pays qu'ils n'étaient pas étrangers à l'enlèvement de l'héritier, mais on