CHAPITRE XXVII
n'en put jamais avoir de preuves. La pauvre mère mourut de chagrin.
Deux ans après, les cousins produisirent un extrait mortuaire en bonne forme, signé du curé, du notaire et des notables d'une bourgade de province, attestant la mort du pauvre petit, donnant exactement son signalement, son âge, et ne laissant au cun doute sur l'identité. A cet extrait mortuaire était jointe la déclaration des bohémiens qui l'avaient enlevé. Deux d'entre eux venaient d'être pendus, en attestant la vérité avant d'aller rendre compte au juge de toutes choses. Les papiers, sur lesquels on prit toutes les informations nécessaires, furent jugés authentiques; la famille entra en jouissance.
Un seul être ne fut point convaincu par ces preuves, le bon précepteur. Désespéré de la faute qu'il avait commise, il consacra sa vie à la réparer, et le bâton de pèlerin à la main, il se mit à parcourir le midi de la France, l'Espagne, l'Italie, s'arrêtant à toutes les bandes nomades qu'il rencontrait, interrogeant les vieillards, examinant tout et ne découvrant rien néanmoins.
Un jour aux environs de Rome, il rencontra un ramoneur conduisant deux petits garçons, dont l'un pleurait à chaudes larmes et recevait force coups de pieds, force horions, sans faire entendre ni réponse, ni murmures, et que son maître appelait à chaque coup :
148 MEMOIRES KE LA BAKONNE d'oBERKIRCH.
— Maudit sourd! maudit muet! je le laisserai sur la grande route et tu y mourras de faim.
Aux mots de sourd et muet, le précepteur s'émut. Il s'avança bien vite vers cet homme et se mit à l'interroger d'une voix tremblante. Celui-ci lui répondit qu'il était Piémonlais, qu'il parcourait le pays pour exercer son industrie avec ses deux élèves, deux enfants perdus. L'un trouvé sur les marches d'une église où on l'avait abandonné, l'autre acheté à des bohémiens qui n'en savaient que faire et pour qui il était, au contraire, une charge : c'était l'infirme. Le gouverneur trembla de joie, il demanda à voir ce petit malheureux, et offrit de rembourser ce qu'il avait coûté, avec un grand bénéfice encore.
— Je le veux bien, répliqua le ramoneur, il ne me sert à rien du tout, et il me coûte à nourrir ; ce sera le premier gain que je retirerai de lui.
Le fidèle ami de l'orphelin s'approcha alors, prit le vagabond par le bras et essaya de retrouver sous la couche de suie dont ils étaient couverts, les traits intéressants de son jeune élève, si blanc, si rose, si frais autrefois. Hélas ! excepté de grands yeux tristes et doux, il n'y restait rien des beaux jours. Des joues creuses, des lèvres décolorées, une maigreur effrayante, voilà tout ce qui se présenta à ses regards. Impossible de se faire entendre, ni d'avoir un renseignement. Eu vain le brave homme répétait-il :