CHAPITRE X.WII
— Mon cher enfant, mon cher élève, monsieur le comte, me reconnaissez-vous?
L'enfant regardait bien, il levait ses belles paupières pleines de larmes, mais ne donnait aucun signe d'intelligent souvenir. Alors le précepteur frappé d'une idée, essaya un des signes familiers avec lesquels il se faisait comprendre autrefois. Le pelit garçon jeta un cri inarticulé, se frappa le front et répondit à sa manière, après un peu d'hésitation toutefois.
— Ah! s'écria le brave homme, c'est lui! mon Dieu, soyez béni !
Et sans songer à autre chose, pleurant de joie et de reconnaissance, il prit l'enfant dans ses bras, le couvrit de baisers; et laissant là le ramoneur stupéfait, il se mit à courir vers la ville la plus voisine, où il nettoya son élève, le lit habiller et commença à le reconnaître tout à fait, malgré le changement que les mauvais traitements et la maladie avaient produits en lui.
Sa déclaration fut bientôt faite aux magistrats et à notre ambassadeur. Il prit ensuite une voiture publique, et ramena en France l'orphelin qu'il s'agissait de faire rentrer dans sa fortune et dans son nom. Ce n'était pas une mince entreprise, la famille était riche et puissante, et le précepteur était seul, il ne se découragea pas. Possesseur d'une petite fortune léguée par un frère et de quelques économies, il consacra le tout à In bonne <T'uvrc.
150 MÉMOIRES DE LA BARONNE d"OBERKIRCH.
Soins, démarches, requêtes, rien ne fut épargné, tout fut inutile. L'enfant ne pouvant s'expliquer, ne pouvait être entendu ni donner aucun éclaircissement; d'ailleurs l'extrait mortuaire était là.
Au moment de perdre courage, son défenseur eut une idée venue d'en haut, il songea à l'abbé de l'Épée, à sa méthode, il amena son élève, le mit entièrement en pension à rétablissement, se privant même de le voir, afin que l'on ne pût pas supposer qu'il influençait ses souvenirs. Les maîtres, aidés par une intelligence supérieure, lui enseignèrent en fort peu de temps ce qu'il pouvait apprendre; il dépassa toutes les prévisions et devint bientôt capable d'enseigner lui-même. Quand le gouverneur le vit au point où il désirait, il demanda qu'on le lui rendît pendant deux mois, et qu'on le fît accompagner d'un professeur qui pût le comprendre et traduire ce qu'il entendrait. Tous les trois partirent pour le Midi, pour le château où l'enfant était né, et là on abandonna le sourd-muet à lui-même. L'épreuve fut décisive; il reconnut tout, expliqua tout. Il alla ouvrir toutes les portes, entra droit dans la chambre de sa mère, montra son lit, chercha sa chambre à lui, celle de son précepteur; désigna plusieurs vieux domesli(|ues, des tableaux, des meubles, les passages même dérobés, le village, l'église, et la servante du curé qui le gâtait fort. Il n'y eut plus un doute dans le pays. On pousse la clameur de