CHAPITRE XXVII
haro, on intenta le procès ; quand nous vîmes ce jeune homme, le procès était en litige.
J'ai appris depuis que la famille, convaincue dune substitution et d'un enlèvement d'héritier, avait tout rendu sans bruit, afin d'éviter un scandale et une punition méritée. Le jeune homme est maintenant possesseur de sa fortune, il habite sa terre avec sonvieux gouverneur, et il est marié. Une jeune fille très-riche s'est éprise de son malheur et l'a épousé. Puisse la recounaissancede cet infortuné assurer son bonheur! Après les sourds-muets, nous allâmes au Singe- Vert, tabletier en vogue de la rue des Arcis, et chez mademoiselle Rivoire, fabricante de tapisserie, pour y faire nos provisions. Nous comptions quitter Paris fort incessanunent, et je voulais me munir de laines et de métiers, tant pour moi que pour madame la princesse de Montbéliard à qui jen devais rapporter.
Nous allâmes le soir aux Français, à la Folle Journée avec le maré<"hal de Biron. M. le comte de Haga assistait à cette représentation, il voyait pour la seconde fois l'œuvre de M. de Beaumarchais. La salle était comble. Le roi de Suède fut fort applaudi. Dugazon,qui jouait Brid' Oison avec la perfection qu'on lui connaît, s'avança sur le devant du théâtre et dit en bégayant le couplet que voici, composé pour la circonstance :
L'astre bienfaisant du monde D'un nuage enveloppé ,
Déjà disparaît dans l'onde Pour le vulgaire trompé.
Par ma science profonde.
Sous un air simple en ce lieu, Ainsi vois-je un demi-dieu.
J'ai su de bonne part que M. le comte de Haga, tout en remerciant beaucoup, avait trouvé ce couplet parfaitement stupide. M. de Beaumarchais nia qu'il fût de lui, et le voulut absolument attribuerau marquis de Saint-Marc, qui s'en défendait comme un beau diable. J'en eusse fait autant à sa place.
Le maréchal de Biron, tout vieux qu'il était, se tenait droit, et avait l'air le plus noble et le plus imposant. Il avait, pour ainsi dire, la folie de la royauté. Le roi, quel qu'il fût, était son idole, parce qu'il était le roi. Son dévouement était si chaleureux, si véritable, qu'on ne pouvait s'empêcher d'en être attendri. Il eût remué les cœurs les plus rebelles. On comptait devant lui, un jour, les maréchaux de France, du nom de Biron.
— Effacez celui qui fut infidèle à son roi; il a, par là, renoncé à notre maison, et nous devons le renier; ce que je fais de toute ma puissance.
Il avait conservé les traditions du grand siècle ; il en savait les usages, les étiquettes, les inflexibles devoirs d'honneurs.
— Vous avez bien démérité de vos pères, nous disait-il, et vous êtes une société bien déchue. Que deviendront vos eufants, avec de tels exemples?
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26 juin. — Autres emplettes. Quand on quitte Paris il faudrait des fourgons. Nous fîmes ensuite des visites d'adieu. La grande nouvelle du jour était le duel du comte de La Marck et de M. Duperron, chambellan du roi de Suède. On ne parlait que de cela dans tous les cercles et au théâtre. Madame la duchesse de Bourbon avait vu M. le comte de Ilaga, et tenait de lui les détails les plus positifs, que voici :
Le comte de La Marck est un d'Aremherg. Il avait alors une trentaine d'années. Élevé à Paris, plein d'esprit, d'une élégance citée, il était fort aimé des femmes , de celles de la cour, comme de celles du théâtre, et il fut la cause de plusieurs rivalités fort invraisemblables. On lui reproche, aujourd'hui, d'être l'ami du comte de Mirabeau, cet homme si libertin et si pervers en toutes choses.
M. Duperron, chambellan du roi de Suède, était Français et avait servi autrefois dans le régiment de La Marck. Mais ce n'était pas là ce que le comte avait à cœur, bien que cette circonstance fût le prétexte de la querelle. Il aimait alors une comédienne, il en était fou, et ne supportait pas même qu'on la regardât. Cette comédienne avait eu longtemps des relations avec Duperron. Elle lui plut de nouveau, et il pensa que pendant son séjour en France il n'avait rien de mieux à faire que de la revoir. Celle-ci, tout au comte de La Marck, qui était un bien autre personnage, le repoussa poliment d'abord, brusquement ensuite, et ne pouvant s'en débarrasser, elle le
menaça de son amant. Ces sortes de femmes, au lieu de craindre l'éclat, le cherchent; elles sont de celles qui disent :
Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit !
Elle se plaignit en effet. Le comte de La Marck, furieux, s'exprima partout avec mépris sur le compte du chambellan, espérant, disait-il, que cela lui reviendrait aux oreilles, ce qui ne manqua pas. Ils se rencontrèrent un soir à l'Opéra, face àface, et l'orage éclata sur-le-champ.
— Est-il vrai, monsieur le comte, demanda le chambellan, que vous m'ayez accusé de lâcheté, et que vous ayez prétendu hier que j'avais refusé de m'embarquer avec le régiment lors de la dernière guerre ?
— Cela est parfaitement vrai, monsieur, je l'ai dit, et je le répète; c'est complètement mon opinion.
— Alors, monsieur le comte, vous me ferez bien l'honneur de me rencontrer demain?
— Comment donc, monsieur! tout à vos ordres, ne fût-ce que pour apprendre que vous vous montrez quelquefois.
La rencontre eut en effet lieu le lendemain, ils se battirent. Le pauvre chambellan fut tué sur place, et le comte de La Marck fut blessé grièvement. Tout cela pour une créature semblable. Les hommes ne se lasseront-ils pas de se compromettre et de se faire mettre au cercueil pour de semblables causes? Il faut