CHAPITRE XXVIII
Cette cour de Monlbéliard était toujours le centre des provinces environnantes; on y affluait de partout. L'extrême bonté, Taffabilité des princes, la façon dont ils recevaient, exempte de morgue et d'étiquette, renflaient ce séjour le plus agréable du monde.
Je fus obligée de le rpiitter plus tôt (jue je n'en avais l'intention, à cause de deuils de famille que nous eûmes à porter coup sur coup, et de plusieurs embarras qui réclamèrent la présence de M. d'Oberkirch chez lui. Madame la comtesse de Waldner, ma tante par alliance, née de Yologer, mourut d'abord au château d'Ollwiller dont elle avait conservé la jouissance et qui appartient à mon frère < Godefroy. C'est le seul frère que j'aie conservé, l'autre étant mort fort jeune, ainsi que je l'ai dit. Madame de Waldner avnit un an de plus que son mari; ils s'en sont allés presque ensemble. Nous avions perdu mon oncle à la fln de l'année dernière.
La douairière d'Oberkirch mourut aussi un mois après, à l'âge de soixanle-dix-sept ans. Elle était née de Buch. On la regretta malheureusement peu à cause de son caractère difiicile. Nous n'en prîmes pas moins le deuil pour deux ans , selon l'usage d'Alsace. Je dois dire néanmoins qu'à mon voyage à Paris je repris la couleur; l'étiquette n'étant que d'une année pour les pères et mères, partout ailleurs que dans notre province.
On regretta fort à Montbéliard le sous-gouverneur
164 MKMOIRKS DE LA BARO.NNK DOBKMKIRCH.
des jeunes princes ^Vurtemberg, M. HoUand , mort à l'âge de quarante-deux ans. C'était un homme très-supérieur, surtout en philosophie. Il avait publié à Fàge de trente ans un ouvrage remarquable pour réfuter le dangereux livre du baron d'Holbach intitulé Réflexions 'phUosnplvques. Certainement la réponse était plus puissante que les questions posées. M. HoUand avait accompagné les jeunes princes, ses élèves, dans leurs voyage en Russie et en Prusse, et ceux-ci l'aimaient beaucoup.
Ma chère princesse Marie mit au monde , au mois de décembre, la grande-duchesse Hélène de Russie; auparavant elle m'avait adressé la lettre suivante, contenant des craintes chimériques, bien que trèspermises, et dont nous fûmes grandement heureux de la voir délivrée.
.. • , n-. 1 3 0 octobre
saïut-rotersbourg, — i78i.
10 novembre
<c Ma bien chère Lanele, mon amitié pour toi est toujours la même, et ce sentiment va, au contraire, journellement eu augmentant. Je vois que par là il se distingue de tout autre. Tes lettres me font constamment le plus grand plaisir, et plus souvent tu m'écriras, plus tu obligeras ta tendre amie. Quand vous recevrez celle-ci, ma bonne Lanele, je serai bien près de mon terme. J'avoue que je suis d'une poltronnerie horrible cette fois; les soulTra:;ces de mes dernières couches m'inspirent cette terreur.