‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 73 sur 220 · CHAPITRE WVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE WVIII

Quant à Tille, je crois que la bombe crèvera dans

huit ou dix jours; elle est extrêmement épaisse.

Mille baisers à la chère petite Marie. Ton fidèle et

chaste amant te présente ses tendres hommages.

Adieu, ma chère Lanele, je l'aime comme mes yeux.

Ta fidèle amie,

« Marie. »

Les plaisanteries sur M. de La Fermière continuaient, on le \'oit. Nous en riions souvent dans notre correspondance; il est si doux de se rappeler des souvenirs heureux, et notie voyage, pendant lequel cet enfantillage avait pris naissance, avait été si gai !

Je comptais passer mon hiver tranquillement à Strasbourg, lorsqu'une autre lettre de la grandeduchesse m'obligea à me déplacer encore; mais pour faire comprendre ce nouvel incident, il est nécessaire de reprendre les choses de plus loin.

Le prince Louis, second fils du prince de Montbéliard, voyageait alors pour son agrément et son instruction. Il rencontra le prince Adam-Casimir Czartorisky, palatin de Russie, staroste de Padolie, issu de la maison royale des Jagellons. La mère du roi de Pologne, Stanislas-Auguste Poniatowski, était une Czartoiiska, sœur de ce même palatin. La famille était donc grande et illustre. Le prince Adam était distingué, spirituel, charmant; il accueillit à merveille le prince Louis, et celui-ci devint éperdument amoureux de sa fille, la princesse Marianne,

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alors âgée de seize ans. Elle avait deux frères plus jeunes qu'elle : le prince Adam, âgé de quatorze ans, et le prince Constantin qui en a onze.

L'embarras fut grand alors. Les princes Czartorisky, de trop haut lignage pour consentir à un mariage morganatique, ne sont point pourtant de maison souveraine. Bien que descendant des Jagellons, et quoique la princesse Marianne fùi cousine germaine du dernier roi de Pologne, on n'accorde pas que la royauté élective place les familles, qui y parviennent, au même rang que les maisons régnantes par héritage.

Ces considérations firent hésiter le prince et la princesse de Wurtemberg-Montbéliard; ils engagèrent leur fils à différer, si ce n'est à rompre. Celuici, un peu léger de caractère, et entraîné par sa passion , passa outre , et se maria avant d'avoir obtenu le consentement de ses parents. Peut-être le prince Czartorisky a-t-il eu tort de se prêter à cette conclusion , sans l'autorisation de la maison de Wurtemberg; mais il a eu pour cela des raisons faciles à comprendre. D'abord cette alliance le flattait; ensuite il fut offensé, avec assez de justice, de la manière dont on le repoussait; le sang royal qui coulait dans ses veines lui semblait digne de se mêler à celui de tous les princes de l'Europe; enfin, et par-dessus tout, sa fille aimait passionnément le prince Louis. Cette jeune princesse dépérissait sous ses yeux, et le cœur d'un père ne résiste guère à cela.

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Lorsque le mariage fut célébré, on songea aux moyens de calmer la famille de Montbéliard. Le prince s'adressa d'abord à son auguste sœur, et celui-ci me le renvoya ainsi qu'on va le voir.

Ce I7j28 décembre 1784.

« Ma chère Lanele, ces lignes te seront remises par mon frère Louis, qui vient se jeter aux pieds de nos adorables parents pour demander grâce, de même que sa charmante épouse. Au nom de Dieu, ma chère et tendre Lanele, accompagne ma bellesœur, qui restera à La Chapelle ou à Belfort jusqu'à ce que le premier moment de vivacité soit passé, et qui après quelques jours ira tout de même se jeter aux pieds de nos chers parents. Sois son dieu tutélaire; conseille-la, dis-lui comment s'y prendre pour gagner les cœurs et la tendresse de papa ei de mam.an. J'ose te demander celte marque de ton amitié, persuadée que tu ne me refuseras pas. Mais je te conjure en même temps, de ne pas me compromettre et de dire à Montbéliard que tu accompagnes ma belle-sœur, parce que mon frère t'en avait conjuré. Que d'obligations ne t'aurai-je pas, ma chère et bonne Lane! Nous te devrons la bonne intelligence d'une famille, qui jadis donnait l'exemple de l'union. Lorsque tu sauras toute l'histoire de mon frère, tu verras qu'il n'est pas à blâmer et que tout autre à sa place aurait fait de même. Adieu, ma chère et bonne Lane. Que ne puis-je à mon tour le prouver aussi

évidemment que je le désirerais la vraie et sincère amitié avec laquelle je suis ta tendre et fidèle amie.

« Marie. »

Je vis entrer chez moi, un soir, au moment où je m'y attendais le moins, le prince et la princesse, mis fort simplement, tout à fait incognito et sans se faire annoncer. Je fus grandement surprise, on le conçoit, surtout après avoir lu la lettre de la grandeduchesse et compris ce que l'on désirait de moi.

— Vous viendrez avec nous, n'est-ce pas, chère baronne? jSous partons demain. Vous remplacerez ma sœur dont vous êtes la meilleure amie, et que l'éloignement où elle est empêche de remplir cet office conciliant.

— Monseigneur, je ferai de mon mieux; mais je ne suis pas madame la grande-duchesse, malheureusement.

— Ma mère est si bonne. Elle nous pardonnera; nous serons si heureux!

Ils étaient bien heureux, en effet; malheureusement ce bonheur des mariages d'inclination ne dure point, car ce serait le paradis sur la terre'.

Il fut convenu qu'on suivrait le plan de madame la grande-duchesse; que madame la duchesse Ma-

' Ils divorcèrent en 179 2, et le prince se remaria plus tard avec la duchesse de Nassau-^Veilbou^g. Madame la duchesse de Wurtemberg, née princesse Czartoriska, vit encore à Paris. Elle est la mère du prince Adam de Wurtemberg, lieutenant-général au service de Russie et aide-de-camp de l'empereur, mort il y a peu de temps.

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