‹ Mémoire de la baronne d'OberkirchChapitre 78 sur 220 · CHAPITRE xx.vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE xx.vni

alors aller chercher vos protégés, et les conduire aux pieds de leur père; il leur ouvrira ses bras. Tâchez qu'ils ne soient pas trop effrayés, car ils n'ont rien à craindre. Ils assisteront après au déjeuner de famille, et notre nouvelle enfant sera pour nous comme si nous l'avions choisie.

Bonne, excellente mère! quel cœur! quelle indulgence !

Je n'ai pas besoin de raconter la scène qui suivit, on la devine de reste. Le père et la mère se montrèrent ce qu'ils étaient, les meilleurs, les plus parfaits du monde. Nous pleurions tous. Le duc Louis étouffait, la duchesse Marianne faillit s'évanouir; l'attendrissement était à son comble. La jeune femme fut charmante, pleine de gentillesse, d'abandon, de grâce; il était impossible de ne pas la chérir.

— Yoilà votre meilleure excuse, disait le prince de Montbéliard à son fils, en la montrant; je conçois tout, maintenant.

Je restai trois jours à Montbéliard, pour jouir du bonheur de cette famille chérie, et je retournai chez moi où ma fille et M. d'Oberkirch me réclamaient. J'étais enchantée de ce dénoùment, que nous avions tous écrit à la grande-duchesse. M. d'Oberkirch m'en félicita. Quant à moi je n'en avais pas douté.

Le lendemain de mon arrivée je menai ma fille au Jardin des Plantes, dont j'ai déjà parlé, et qui venait de s'enrichir encore. M. Gérard, le préteur royal, a rapporté de l'Amérique septentrionale des

plantes rares, et les a offertes à la ville de Strasbourg.

Le fils de M. Gérard, nommé Gérard de Rayneval, avait signé le traité de Londres pour la paix, en 1783, en qualité de secrétaire, près la mission du jeune comte de Yergennes, plénipotentiaire pour Sa Majesté.

Au Jardin des Plantes, nous apprîmes que le roi venait d'acheter Saint-Cloud. La faculté déclarait ce château le plus sain de tous pour la sauté de M. le Dauphin. La reine demanda à M. le duc d'Orléans de le lui céder, et le prince lui en fit le sacrifice avec beaucoup de grâce. M. le duc de Chartres dit tout haut qu'il n'aurait pas été aussi accommodant.

Les lettres de Paris ne parlaient aussi que du prince Henri de Prusse, qui, en quittant Montbéliard, s'y était rendu sous le nom de comte d'Oëls. Il y faisait fureur; ainsi que de raison, les vers lui pouvaient de toutes paris, et les métaphores n'y manquaient pas. Son séjour fut une sorte de triomphe ; sa modestie, son amabilité lui gagnèrent tous les cœurs et excitèrent l'enthousiasme. Au moment de son départ, il dit au duc de Nivernais, qui l'accompagnait de la part du roi :

— J'ai passé la moitié de ma vie à désirer voir la France; je vais passer l'autre moitié à la regretter.

En quittant Paris, il repassa nécessairement par Strasbourg, qu'il a traversé seulement, pour s'arrêter à Kelil. A cette même époque, M. de Beaumar-

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chais s'y trouvait. Ayant acheté du sieur Panckoucke les œuvres complètes de M. de Voltaire, à condition qu'il les ferait imprimer hors de France , il avait établi une imprimerie à Kehl pour y publier cet ouvrage. M. de Beaumarchais pria le prince Henri de la visiter, ce dernier consentit, selon l'habitude, à imprimer lui-même une feuille de l'ouvrage dont on s'occupait. A sa grande surprise, il vit sur cette feuille les vers suivants :

Auguste ami des arts, arbitre des guerriers

Que Mars et les neuf muses couvrent de leurs lauriers,

Au chantre de Henri quel honneur tu viens faire,

Héros! qui méritas un chantre tel que lui.

Toi, l'honorable ami de notre grand Voltaire,

En visitant son sanctuaire, Henri, tu mets le comble à sa gloire aujourd'hui. C'est quand l'aigle divin sur son autel se pose Qu'il ne manque plus rien à son apothéose. Mais son autel, Henri, n'est-il donc pas le tien ? Vois comme au temps futur avec nous on arrive ? De l'immortalité nous composons l'archive ; De Frédéric le Grand, frère, émule et soutien. Tes hauts faits, tes vertus, leçons de tous les âges. Rempliront à leur tour nos plus brillantes pages...

Ce furent des occupations générales à Strasbourg pour ce passage du prince de Prusse. Gardant le plus strict incognito il ne se montra point. 11 y eut une foule de méprises; des voyageurs fort ordinaires passèrent pour lui, et un ministre du culte évangélique, parfaitement louche, eut toutes les peines du

monde à éviter une ovation. Le prince en a beaucoup ri. Il voulait repasser par Montbéliard, et se fit excuser, le temps pressait; le roi de Prusse le rappelait depuis longtemps. A Monlbéliardoii on avait fait des préparatifs, et où on l'attendait, il y eut précisément un tremblement de terre dont on fut trèsépouvante. Vers les dix heures du soir, beaucoup de gens étaient déjà couchés, lorsqu'on entendit gronder le tonnerre, et presque aussitôt on sentit les maisons trembler, les portes s'ouvrirent, les lits remuèrent, et les porcelaines dansèrent sur les buffets; à grand'peine pouvait-on se tenir debout. Les habitants eurent une frayeur horrible; on se rappela avoir entendu dire aux vieillards, que cent douze ans auparavant pareille chose était arrivée. Madame Hendel faillit en mourir de peur; elle en resta quinze jours au lit.

 dater de ce moment les lettrés de la principauté s'attendirent au sort de Pompeî et d'Herculanum. Il y eut bien des testaments et des confessions décidés cette nuit-là.

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